dimanche 14 juin 2015

Lucy in the Sky ~ Rencontre avec Pete Fromm

Si vous avez lu ma chronique de Lucy in the Sky, vous savez à quel point ce livre est génial (et si vous ne l'avez pas fait, courez donc de suite faire la rencontre de votre vie avec Lucy, et qu'ça saute !). Alors, quand monsieur Pete Fromm himself est venu faire une tournée promotionnelle dans notre contrée hexagonale et a fait un petit crochet par la capitale, je peux vous dire que j'étais sur des charbons ardents ! Le 28 mai, je me suis donc précipitée avec mon cher et tendre dans la très jolie librairie L'Usage du monde pour une rencontre exceptionnelle avec Pete Fromm et Oliver Gallmeister (indeed, le big boss de la maison du même nom). Car exceptionnelle, elle le fut assurément ! On en est ressortis sur un petit nuage, après avoir passé près de trois heures sur place (c'est limite si on avait envie d'y camper pour la nuit).

Les lecteurs, sous le charme de la sympathie et de l'humour de Pete Fromm
(Photo par L'Usage du monde)

Bien entendu, le sujet principal de la rencontre était la présence et l'importance de la nature dans l'œuvre de Pete Fromm, et notamment dans Lucy in the Sky. Pete Fromm vit dans le Montana depuis des années, et il n'est donc pas surprenant qu'il ait choisi d'écrire sur les grands espaces, et plus particulièrement Great Falls, où il a habité. L'auteur a rappelé la spécificité de cette ville : trou paumé perdu à côté des montagnes, cerné par des missiles enterrés, que tout ses habitants rêvent de quitter. Ces grands espaces peuvent à la fois représenter le lieu de la liberté à son paroxysme — tout y est possible et on peut y faire ce qu'on veut —, mais peuvent aussi se révéler oppressants, car il n'y a rien à faire et on peut s'y sentir seul au monde. Lucy est donc enfermée dans cette immensité, et elle n'a qu'un rêve : fuir Great Falls, qui porte très mal son nom puisque les chutes d'eau ont été bétonnées et transformées en barrages. Great Falls n'a donc plus rien de great et n'a plus de falls. C'est juste un trou perdu. Mais qui nourrit si richement la plume de Pete Fromm.

L'un des libraires a ensuite posé une question très intéressante, sur le passage à l'âge adulte et la nécessaire (ou pas) émancipation vis-à-vis des parents. Pete a répondu que le schéma variait selon ses romans, mais que ce point était central à chaque fois. Dans Comment tout a commencé, par exemple, il a souligné le fait que ce sont les parents qui recentrent et recadrent les enfants, alors que dans Lucy, les parents sont loin d'être des modèles, traversent eux aussi une sorte de passage à l'âge adulte et Lucy doit s'émanciper de ces deux grands enfants pour pouvoir vivre sa vie.

Pete Fromm (Photo par L'Usage du monde)

Après des questions très pertinentes sur le rapport à la terre, l'aspect social et le genre du roman d'apprentissage, le temps des questions du public arrive assez vite, et je me lance la première, lui demandant s'il a une fille. Réponse : non, il a deux fils, qui étaient très petits quand il a commencé Lucy, mais il observait le comportement des enfants plus âgés de ses amis, précisant toutefois qu'il ne s'en est pas directement inspiré. Il me demande ensuite pourquoi je lui ai posé cette question, et je me lance dans une explication un peu bizarre et désordonnée, expliquant que j'avais eu une conversation houleuse avec mon cher et tendre à ce sujet : lui, soutenant que ça ne lui semblait pas possible pour un homme d'écrire et de penser comme une femme et moi affirmant le contraire, tout ça pour qu'à la fin, Pete Fromm nous démontre que c'était donc possible. Car j'ai été sacrément bluffée par l'authenticité de Lucy. Et qu'en voyant ce grand gars baraqué avec une grosse moustache, on ne se dit pas forcément qu'il peut se mettre si parfaitement dans la tête d'une ado de quatorze ans (à tort). Pete déclare alors avec beaucoup d'humour : « Quitte ton petit ami ! », puis développe ensuite sur la question du narrateur, soulignant le fait qu'il pense que les deux genres ne sont pas si différents que ça, et que les questionnements, les doutes, les peurs restent assez semblables à l'âge de l'adolescence. Plutôt que de penser comme une fille pour écrire du point de vue de Lucy, il l'a donc simplement pensée comme une personne, en insistant sur l'émotion, qui est, elle, universelle. Plus tard, on lui demande si le choix du narrateur de Comment tout a commencé (celui du petit frère, mais dont le personnage principal est sa grande sœur) était son premier choix. Là, il répond qu'il avait la scène de départ, et qu'il voyait deux silhouettes de dos, parties à la chasse aux tourterelles, et qu'au bout d'un moment, l'une d'elles déclare : « Let's go kill something ». Au début, il s'est dit que ces mots venaient d'un garçon, car c'est plutôt une réplique de mec avec un gun. Mais justement, il s'est dit que c'était plus intéressant si ces paroles sortaient de la bouche d'une fille, et c'est là qu'est née Abilene, le leader, et le petit frère qui, lui, suit.

Sur Comment tout a commencé, il nous raconte aussi avec beaucoup d'humour ses mésaventures avec son ancien agent, qui lui avait dit à la première lecture que son roman était comme une nouvelle de 450 pages, qu'elle démarrait sur les chapeaux de roues et continuait comme ça jusqu'à la fin, ce qui allait faire exploser les lecteurs en route. Pete dit alors à son agent que ça lui semble être un compliment, ce à quoi l'agent répond que ça ne l'est pas, car il faut qu'il module le rythme de son roman en ajoutant des passages plus lents afin de rendre l'ensemble plus digeste. Pete rétorque alors : « Quoi, tu veux que j'écrive des passages ennuyeux ? » Et de déclarer : « Ce n'est plus mon agent ».

Nous avons ensuite appris que Lucy était à l'origine une nouvelle, qu'il avait écrite bien des années plus tôt. Mais la voix de la jeune fille continuait de lui résonner dans la tête, jusqu'à ce qu'il décide d'en faire un roman. Il a ensuite déclaré qu'il était un peu Lucy (je vous avais bien dit qu'il avait été une fille !), et qu'il pensait comme elle, encore aujourd'hui, ce qui donne parfois lieu à des situation cocasses. Par exemple, lorsque sa femme lui dit quelque chose de pas très malin, il lui répond avec une réplique bien sentie, ce à quoi sa femme lui rétorque : « C'est Lucy, ça ? » Perspicace, la femme, en tout cas !

Pete Fromm en pleine dédicace
(Photo par L'Usage du monde)

Une lectrice a ensuite demandé pourquoi l'éditeur avait choisi de titrer l'ouvrage Lucy in the Sky, au lieu de traduire le titre original As Cool As I Am. Oliver Gallmeister a avoué ne pas être pleinement satisfait de ce titre, et avoir été confronté à des difficultés pour traduire As Cool As I Am par quelque chose du genre Une fille aussi cool que moi, qui donnait une teinte très chick-lit au livre. Puisque la chanson des Beatles est mentionnée à plusieurs reprises dans le livre, il a donc opté pour ce titre. Toutefois, Pete Fromm a précisé qu'il avait au départ appelé son roman When I Was A Boy, ce qui me semble un titre parfait, y compris en français. Hélas, l'éditrice américaine de Pete ne l'entendait pas de cette oreille et lui a conseillé de le changer, car elle craignait que l'on prenne le livre pour les mémoires de Pete Fromm…
Quant au choix du prénom de Lucy, quelle surprise d'apprendre que Pete a choisi ce prénom pour son diminutif de Luce et son double phonétique loose, qui signifie « débauché ». D'où la confusion avec son père, qui ne cesse de l'appeler Luce, ce qui est loin d'être innocent… Pete avoue cependant qu'il n'a aucune idée de pourquoi il l'a appelée Diamond. Naïvement, je pensais que c'était parce qu'elle était solide, malgré ses faiblesses et ses égarements, et qu'il émanait d'elle une certaine lumière. Mais non, juste un hasard.

La conversation s'est ensuite portée sur les ateliers d'écriture, car Pete Fromm en anime depuis un certain temps et, à vrai dire, c'est même comme ça qu'il a commencé à écrire. Il a raconté qu'à l'université, il aimait beaucoup rêvasser, et le dernier cours qu'il avait suivi était un cours de creative writing, pour lequel il a dû écrire une nouvelle. En se servant de ses rêveries pour cette nouvelle, il s'est rendu compte à quel point l'écriture lui permettait de ressentir les choses à leur centuple, que c'était comme rêvasser mais en prenant de l'acide (même s'il déclare ne jamais avoir fait cette expérience, of course) et c'est à partir de ce moment que sa plume n'a cessé de s'agiter. Il avoue qu'il a beaucoup lu pendant la dizaine d'années qui a suivi, et qu'il a écrit beaucoup, mais très mal, avant de s'améliorer petit à petit. En bon self-made man américain.
Vient ensuite le temps où il nous explique comment se passent les ateliers de creative writing et arrive la sempiternelle question si française du « Oui mais est-ce que ça n'engendre pas des romans formatés ? Est-ce que Proust aurait pu pondre son chef-d'œuvre s'il avait participé à un tel cours ? » Là-dessus, Pete Fromm répond qu'effectivement, certains textes résultant de cours de creative writing ne sont pas bons. Il insiste sur le fait que l'on ne peut enseigner le talent, mais seulement la technique. Un texte peut avoir de très belles phrases, mais manquer de l'étincelle qui va insuffler la vie au roman (à l'image de la créature Frankenstein, qu'il évoque avec malice), et c'est à ça qu'on reconnaît le talent, creative writing ou pas.

Puis, ce fut au tour de la séance de dédicaces de prendre le relais, pendant laquelle Pete Fromm s'est prêté au jeu avec une sympathie toute américaine. Si je trouve que les auteurs américains font souvent des dédicaces assez impersonnelles, nous avons été très agréablement surpris par la beauté des siennes, extrêmement personnelles, touchantes et drôles. Un immense merci, Pete !
Puis, nous avons eu la chance d'échanger longuement avec Oliver Gallmeister, qui a une vision bien différente de la sacro-sainte édition littéraire française (et Dieu que c'est rafraîchissant !) et qui n'a cessé de nous remercier, en précisant que sans lecteurs, il n'y avait pas d'éditeurs. Logique, bien sûr, mais certains éditeurs tendent parfois à l'oublier au profit du prestige de la littérature, et un peu d'humanité, ça fait du bien.

La librairie L'Usage du monde (Photo par L'Usage du monde)

Enfin, les libraires étaient au top et ont organisé une très belle rencontre, et c'est pourquoi je tiens à les remercier chaleureusement pour cet événement réussi ! C'était la première fois que j'entrais à L'Usage du monde, et je dois dire que j'ai été charmée par ce petit cocon bien rangé et douillet à la fois, mené par des libraires très sympathiques (chose que je vois plutôt rarement à Paris, donc je tiens à leur faire un bisou), manifestement ravis d'accueillir l'auteur américain.

Bref, c'était fantastique, et ça ne nous a donné que plus envie de nous envoler illico presto vers le Montana. Un immense merci à Pete Fromm, aux éditions Gallmeister et à la librairie L'Usage du monde pour cette fabuleuse rencontre ! Et si vous n'êtes toujours pas convaincu de découvrir Pete Fromm… eh bien, je démissionne ! Non j'déconne. Mais vous ratez un peu votre vie.

12 commentaires:

  1. Je regrette d'être toujours si fatiguée que finalement je fais peu de rencontres (bon faut dire qu'il y en a tant sur Paris que finalement on passe vite à côté en prime)(et là j'étais pas sur Paris). D'autant plus ici que j'adore Gallmeister et que j'avais déjà lu un titre de Pete Fromm (Indian Creek), j'aurais adoré les rencontrer. :)
    En tout cas compte rendu super détaillé, c'est super ^^

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    1. Merci Lelf, je suis ravie que mon compte-rendu t'ait plu ! C'est vrai que c'est pas toujours facile de se rendre à des rencontres en soirée après le boulot... mais là, j'avoue que j'en mourais d'envie après Lucy in the Sky ! :) J'espère que Pete Fromm reviendra pour un prochain livre pour que tu puisses le rencontrer !
      Oh, il paraît qu'Indian Creek est vraiment excellent, je crois que je vais le piquer à mon homme pour le découvrir également... :)

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  2. Wahou, merci Flora pour ce compte rendu détaillé et super intéressant (t'as du prendre des tonnes de notes ? ^^) ! Quelle chance d'avoir pu participer à cette rencontre ! Des bisous <3

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    1. Tout le plaisir est pour moi, Johanne ! Attends, tu sais quoi ? Je n'ai pris aucune note, pas une ligne ! J'étais trop dans le moment pour m'enquiquiner à prendre des notes, en fait, héhé, mais j'ai tapé l'article le lendemain pendant que c'était encore frais (oui, c'est de la triche !). ^^
      Des bisous à toi aussi !

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  3. C'est fait, j'ai très envie de découvrir Lucy, ce livre est dans ma wish-list. Je te souhaite une bonne semaine livresque

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    1. Aaah, génial, tu m'en vois ravie ! J'espère que tu aimeras Lucy autant que moi, mais je n'en doute pas une seconde. Bonne semaine à toi aussi !

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  4. Ca avait l'air vraiment top comme rencontre!! Et super ton compte-rendu, c'est comme si on y était :)

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    1. Ça l'était ! Je suis ravie de t'avoir emmenée un petit peu avec moi, alors, mission accomplie ! :)

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  5. Super article ! que j'aurais aimé rencontrer Pete Fromm. Si vous ne l'avez pas lu, lisez "Comment tout a commencé" extraordinaire, aussi.

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    1. Ravie qu'il vous plaise ! J'ai profité de la rencontre pour acheter Comment tout a commencé, et je n'attendrai pas longtemps avant de le lire car j'en ai entendu énormément de bien.

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  6. Merci pour ce beau compte-rendu, je suis une grande admiratrice de cette auteure et j'aurais aimé venir ^^

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  7. ça me donne envie de lire ce roman, ou d'autres de Pete Fromm. Mais celui-là plus particulièrement !

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