jeudi 6 novembre 2014

Even Dead Things Feel Your Love, Mathieu Guibé, l'amour par-delà le trépas


Londres, 1850. Tandis que l'effervescence s'empare de la capitale britannique à l'approche de l'Exposition universelle, Lord Josiah Scarcewillow préfère s'exiler dans sa campagne natale. Sous son masque d'aristocrate raffiné, se cache en effet une nature sanguinaire bien plus sombre pour qui le progrès est synonyme de dangerosité. Installé dans le manoir qui l'a vu grandir, Josiah fait le choix prudent de vivre reclus, loin de la mondanité. Mais lorsque sa route croise celle d'Abigale, le cours de son éternité change à jamais. Car son cœur flétri et sans vie recommence soudain à battre.


Even Dead Things Feel Your Love… Comment ne pas être intrigué par un titre si étrange et évocateur ? Si cette sentence énigmatique a de suite aiguisé ma curiosité, c'est en posant le regard sur la magnifique couverture d'Alexandra V. Bach que j'ai senti ma résistance chavirer. D'un claquement de doigts, l'atmosphère du roman de Mathieu Guibé m'a envoûtée.

Ce qui m'a ravie en premier lieu, c'est la beauté de la plume de l'auteur, sa poésie, sa préciosité jamais désuète ni ridicule. De sa si jolie plume, Mathieu Guibé nous transporte sans effort dans une autre ère, celle de l'industrie florissante du Londres victorien, en pleine ébullition. Mais surtout, il donne vie à un magnifique personnage — bien qu'il soit scientifiquement mort. Josiah Scarcewillow n'est pas un vampire moderne mais bien une créature de la nuit à l'ancienne, à la fois noble et sauvage. S'il fait preuve d'un extrême raffinement dans ses vêtements et ses manières en société, il révèle le monstre impitoyable une fois sa faim réveillée. Cette dualité est au centre du récit et du personnage, et si le cœur de Josiah parvient à rebattre au contact de la douce Abigale, sa culpabilité l'empêchera de reconnaître sa propre humanité et ainsi, de trouver le salut qu'il espère tant.

En façonnant ce vampire qui revient à la vie grâce à l'amour, Mathieu Guibé se fait ainsi créateur d'émotions, et l'on se prend d'affection pour cet être ambigu, à la fois bon et mauvais, capable de la plus grande douceur à l'égard de sa dulcinée et de trancher une gorge la seconde d'après. L'émotion est ainsi présente sous chaque ligne, derrière chaque mot, dans l'ombre de chaque personnage. Je pense notamment à Rudolf, le majordome des Scarcewillow, ce vieil homme droit et efficace, père de substitution de Josiah et qui m'a littéralement brisé le cœur à la fin. Toutefois, ma pensée va également à la très belle scène de la rencontre entre Josiah et Abigale dans la forêt jouxtant son manoir, où l'on rencontre la jeune femme accroupie dans la neige, soulageant avec amour et respect les dernières souffrances d'un renard touché par le fusil d'un chasseur. Cette scène, d'une grande sensibilité, est certainement celle qui m'a le plus touchée et représente parfaitement l'essence du roman, mélange de beauté et de cruauté.


S'il n'est pas aisé de traiter le vampirisme de nos jours, avec la surmédiatisation dont il a été l'objet, Mathieu Guibé offre une vision certes traditionnelle mais non moins intéressante du mythe, en lui faisant embrasser une autre légende, celle du fantôme. Si je m'attendais à un récit vampirique tout ce qu'il y avait de plus classique, je dois avouer que j'ai été violemment surprise par le revirement que connaît soudain l'amour de Josiah et d'Abigale, auquel on ne s'attend guère, mais qui propose une relation très intéressante et rarement imaginée. C'est aussi le questionnement du fardeau que représente l'éternité qui offre toute la profondeur de ce roman. Si elle est la plus belle des bénédictions aux yeux des humains si éphémères, l'éternité n'est pour Josiah qu'une prison dorée s'il ne peut la partager avec l'amour de sa non-vie.

Le petit bijou obscur de Mathieu Guibé n'est cependant pas parfait. Là où j'aurais aimé que l'auteur prenne le temps de développer plus en profondeur certains sentiments, notamment depuis la rencontre entre Josiah et Abigale jusqu'à leur première union, ou bien certains fils de l'histoire qui peinent à s'étoffer comme celui du chasseur de vampires, Mathieu Guibé fait danser sa plume un peu trop vite.
Toutefois, ces légères faiblesses n'entachent en rien la beauté du roman, délicate et viscérale, qui ne cesse de répandre sa lumière jusqu'à la fin, belle et cruelle. Mathieu Guibé signe ainsi un très beau roman empreint d'un charme délicieusement suranné, où l'obscurité se dispute avec la lumière, et où la plume de l'auteur donne vie à des personnages faits de chair et de sang. Même au plus profond de la mort.

Even Dead Things Feel Your Love, Mathieu Guibé.
Éditions du Chat Noir, 2013, 267 pages.

8 commentaires:

  1. Ce livre est sur ma wish-list depuis si longtemps... ton avis ravive mon envie de le procurer. C'est une atmosphère que je recherche vraiment *_*

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    1. Il a longtemps dormi dans ma wishlist également, et je ne regrette pas du tout d'avoir enfin concrétisé notre rencontre. ^^ Si c'est l'atmosphère que tu recherches, tu ne risques pas d'être déçue, c'était également ce que je souhaitais - du vampirisme à l'ancienne et de l'amour impossible teintés de gothique - et je n'ai pas été déçue une seule fois. ☺︎ Mouhahaha, tu as vu la ruse que j'emploie pour que tu te laisses tenter ?

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  2. J'ai lu de bons avis sur ce roman, il me tente de plus en plus...je pense craquer!

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    1. Et tu feras bien ! ☺︎ Pour son atmosphère, la beauté du texte et l'originalité de la relation amoureuse, il en vaut la chandelle !

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  3. J'aime beaucoup le titre également, mystérieux et envoutant. Malheureusement je ne pense pas que ce soit le genre de lecture dont j'ai envie en ce moment.

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    1. Il est vrai que c'est une lecture à savourer lorsque l'on est dans l'atmosphère du récit, sombre et romantique, et ce serait dommage de passer à côté parce que ce n'est pas le bon moment pour nous. Peut-être plus tard, qui sait ?

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  4. Ok... Il me le faut genre TOUT DE SUITE! Merci pour cette chronique, elles sont toutes plus belles les unes que les autres <3

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    1. VAS-Y ! Cours, plonge, saute, vole ! Me reste plus qu'à croiser les doigts vu la pression que j'ai, désormais. Héhéhé. J'espère vraiment qu'il te plaira et qu'il saura te toucher, et j'ai hâte d'avoir ton retour. :) Et merci pour tout ♥

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