dimanche 5 octobre 2014

Favole, Victoria Francés d'une noire et évanescente beauté

Il y a des livres que l'on ne peut raconter. Des livres qui se dévoilent lentement, s'effeuillent patiemment, à l'image d'une courtisane ôtant sans hâte ses vêtements. Des livres qui ne se lisent pas, mais se vivent à chaque instant. Des livres qui vous happent et vous retiennent prisonnier au sein de leur jolie cage dorée. Favole est de ces ouvrages. Hors du temps, mélancolique, à la fois cruel et romantique.

Sous ses allures de conte macabre et poétique, Favole n'est pas une histoire. Du moins, elle ne l'était pas aux racines de l'œuvre. En effet, l'origine de cette fabuleuse trilogie prend sa source dans les illustrations éparses qui parsèment l'ouvrage, assemblées et organisées par la suite de sorte à produire une histoire, Victoria Francés traçant de sa plume d'envoûteurs paragraphes pour les relier entre elles. Si je dois émettre une seule mise en garde, la voici : ne vous attendez pas à un conte habilement ficelé, à une histoire logique et cohérente. Telle a été mon attente, et je dois avouer que par sa nature composite et décousue, l'histoire m'a parfois désappointée.
Néanmoins, j'ai été sensible à l'onirisme et à la poésie qui découlent des textes évocateurs de Victoria Francés, bien que leur obscurité m'ait parfois un peu égarée dans les méandres du récit. Au fil des pages, nous faisons ainsi la rencontre de Lavernne, nymphe aux cheveux de neige oubliée des rivières, Marquise, la princesse roumaine violoniste dont le cœur bat pour un ange de pierre, Ebony, la sorcière honnie se consumant dans ses rêves de vengeance, et enfin, Favole, splendide vénitienne à la chevelure flamboyante. Au centre de cette toile morbide, règne Ézéchiel, le prince vampire maudit, responsable de la déchéance des âmes de ses belles. La plume de Victoria Francés narre ainsi les tristes destinées de ces dames au fil d'un récit qui a tout d'un rêve noir, tant dans sa beauté que dans son incohésion.


Toutefois, l'essence de Favole ne réside pas, à mes yeux, dans ses jolis paragraphes, bien que la plume de Victoria Francés se révèle emplie de poésie ; l'âme de cet ouvrage se cache dans le crayonné de ses fantastiques illustrations. Comment ne pas succomber au charme de son trait si romantique, qui trace de belles et sensuelles silhouettes parées de robes aux mille reflets et qui se laissent bercer par le vent d'hiver ? À cette beauté, viennent s'ajouter une tristesse et une morbidité parfois un peu oppressantes, mais qui façonnent l'atmosphère unique de cet ouvrage. Coulées de larmes et de sang sont omniprésentes, au point de devenir un motif récurrent, obsédant. Corps, vêtements, décors ; rien n'est laissé au hasard, et chaque détail est creusé à la perfection. Je ne sais comment louer le talent si singulier de Victoria Francés, tant ses illustrations se passent de mots. Ses beautés semblent à la fois cruellement vivantes et tristement mortes, livrant une palette d'émotions subtiles et authentiques, au sein de décors envoûtants et inquiétants qui évoquent les sombres forêts et les châteaux poussiéreux de Roumanie ou les canaux embrumés de la magnifique Venise.


À la somptuosité du contenu, vient ensuite s'ajouter la magnificence du contenant, qu'il m'est impossible de ne pas saluer. Avec cette intégrale, les éditions Milady nous offrent un objet d'une rare beauté, fin et délicat, qui se fait le parfait miroir de l'atmosphère si particulière de Victoria Francés. Lové dans son bel écrin, le livre est un objet d'art en soi avec sa couverture imitant un cuir d'ébène et ses enluminures gravées flamboyant d'un rouge soutenu. Seul regret, l'ouvrage est broché et non relié, malgré la mousseline factice qui pourrait nous faire croire le contraire, ce qui tend à fragiliser le livre. L'intérieur dévoile une magnifique mise en page, à l'esthétique soignée évoquant un grimoire ancien. Notons également que l'artiste a revu et augmenté sa trilogie à l'occasion de l'édition de l'intégrale, et que des contenus inédits se dévoilent au fil des pages. À la fin, nous avons la chance de pouvoir découvrir Angel Wings, un court conte aux tons de lavande dont l'onirisme s'inscrit dans la droite lignée de Favole. Un carnet de croquis inédit vient clôturer l'ouvrage, nous laissant découvrir le travail pas à pas de l'artiste, ses inspirations et ses idées prises au vol. De doute, il n'y a pas : cet ouvrage est simplement somptueux, et je le chéris comme l'un des plus beaux et des plus précieux de ma collection. Je tire ainsi mon chapeau à Milady, car l'objet est à la hauteur du talent de l'artiste.


Loin de n'être qu'un artbook sans cœur et sans âme, Favole se révèle comme un rêve, une obsession. S'immerger dans les mondes fantasmagoriques de Victoria Francés requiert une dévotion totale, un abandon délibéré. Il faut oublier le présent pour se plonger tout entier dans ce monde d'ombres et de lumières, et se laisser dériver comme la défunte Ophélie, le long des rivages peuplés de nymphes éplorées, de princesses oubliées et de vampires amoureux de cette artiste à l'incroyable crayonné.

Favole, Victoria Francés, 2003-2005.
Intégrale Milady collector, 2011, 272 pages.


 

16 commentaires:

  1. J'adore le travail de Victoria Frances d'ailleurs J'ai les trois volumes de Favole à la maison.

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    1. En effet, comment ne pas tomber sous le charme de son trait si particulier ? Tiens, je serais curieuse de jeter un oeil aux trois volumes d'origine, je n'ai jamais mis la main dessus...

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  2. Oh tu me donnes vraiment envie de découvrir Favole. J'aime beaucoup la présentation de l'article et ton texte :D J'ai rarement lu des critiques aussi bien écrites.

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    1. Oh, merci Natacha, ton commentaire me touche énormément ! ♥ Je suis vraiment ravie si je t'ai donné envie, car cette intégrale est une petite bombe, une vraie merveille ! J'espère que tu succomberas à l'occasion du challenge... ;) Héhéhé (ceci est un rire diabolique).

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  3. Je savais pas que Victoria Frances écrivait aussi ! :O Il ma FAUT ce livre. Absolument. Je suis fan de ses dessins, elle a un talent fou et si elle écrit aussi bien qu'elle dessine...

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    1. Eh oui ! Ça me rassure un peu, car j'ai mis à peu près huit ans à découvrir que Victoria Francés était aussi une plume... et quelle plume ! Je confirme donc, si tu aimes ses dessins, cette petite perle noire est in-dis-pen-sa-ble. Une bible, rien de moins. ☺︎

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  4. C'est une découverte qui a l'air envoûtante. Les illustrations sont magnifiques. Je me laisserais bien tenter.

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    1. Je te le conseille vivement, Hilde, cet ouvrage est une perle noire de toute beauté. Et quoi de mieux pour le découvrir que le challenge Halloween ?

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    2. Oui, c'est le moment idéal. Je vais y réfléchir. :)

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    1. Ça oui, FondantOchocolat, je confirme ! ☺︎ Et encore, ce n'est qu'un très maigre échantillon que vous avez là... Imagine 272 pages de pure beauté !

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  6. Les illustrations sont incroyablement belles… Merci pour cette belle découverte !

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    1. Elles sont magnifiques, en effet ! Ce petit bijou gagnerait à être plus connu, je ne fais donc que mon humble devoir ! :)

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  7. Ton article est magnifique, et dessert à merveille le beau livre de Victoria Francés ! C'est aussi un des joyaux de ma bibliothèque !

    Si tu as aimé Favole, je te conseille vivement Misty Circus ! Le style graphique est un peu différent de celui-ci, mais tout aussi sublime et enchanteur.
    Par contre, j'ignore s'il existe une version française !

    Merci pour ce bel article !

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    1. Merci pour ce magnifique commentaire, Anahita ! Ce livre est une pure merveille. :)
      Aaah, en revanche, je connais mal Misty Circus... J'ai jeté un oeil sur les sites de vente, mais je ne crois pas qu'il ait été traduit en français, dommage ! Mais je vais peut-être tenter de me procurer une version anglaise, à défaut. Merci pour le conseil !

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  8. Je suis folle de son travail : connais-tu celui qu'elle a réalisé sur le mythe des sirènes ? Son coup de crayon y fait également des merveilles ! C'est un immense oui pour moi, lol !

    Ondine

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