vendredi 26 septembre 2014

La Moïra ~ La Louve et l'Enfant, Henri Lœvenbruck maître du Destin


Les hommes naissent-ils tous égaux face à la Moïra ? Pour la jeune Aléa, orpheline livrée à elle-même depuis toujours et laissée-pour-compte, rien n'est moins sûr. Du haut de ses treize ans, elle mène une existence miséreuse de va-nu-pieds, ponctuée de menus larcins. Le sort semble s'acharner sur la jeune fille, qui rêve d'une vie peuplée d'aventures merveilleuses. Toutefois, Aléa ne s'attend pas à ce que son vœu se réalise, et lorsqu'elle découvre le cadavre d'un homme enfoui dans la lande, sa destinée prend un tout autre chemin. Un étrange pouvoir naît en elle, insaisissable et puissant, qui lui attirera autant de jalousies que d'ennemis. Elle le sait, une autre vie l'attend désormais, faite d'aventure, de magie et de danger. Mais la jeune orpheline est-elle seulement prête à affronter ce que la Moïra lui réserve ?


Au commencement, on découvre le destin de la jeune Aléa, sombre et empli d'orages. Que peut donc espérer cette petite voleuse de la vie ? Un miracle ? C'est pourtant bien ce qui va chambouler la vie d'Aléa. Dès le départ, je me suis entichée de cette jeune héroïne qui n'a rien, qui n'est rien. Une petite vermine dans les rues de Saratea, qui rêve d'une vie sûre et confortable où la faim ne viendrait jamais tirailler son estomac. Ainsi, lorsque l'étrange pouvoir la foudroie, Aléa y voit un signe de la Moïra et se jette à l'assaut de sa nouvelle destinée sans attendre. Mais si ce pouvoir revêt la forme d'un don aux yeux de la jeune fille, il s'avère également une malédiction, car sa vie sera dès lors en constant péril. Laissant derrière elle la petite voleuse des rues, Aléa n'a d'autre choix que de mûrir prématurément afin d'accomplir ce que la Moïra attend d'elle. Notre héroïne subit ainsi une évolution à la fois belle et triste, et à l'image du pouvoir qui éclot peu à peu en elle, le bourgeon se métamorphose en une jolie rose, mais dont les pétales sont déjà presque fanés, s'étant ouverts trop précocement.

Si le récit est porté par une héroïne à la fois brillante et attendrissante, son âme réside néanmoins dans le cœur de l'autre héroïne de l'histoire. Imala, la louve. Avec sa fourrure de neige et son tempérament insoumis, Imala se voit contrainte de quitter les siens après avoir défié la louve dominante. Tour à tour victime de la cruauté des hommes et aidée par les créatures de la nature, Imala fera la douloureuse expérience de la vie et de la solitude, se faisant ainsi le miroir du parcours semé d'embûches d'Aléa. J'ai été particulièrement charmée et émue par la beauté du lien qui unit ces deux destinées et ces deux héroïnes solitaires et éprouvées par la dureté de l'existence. L'auteur décrit en outre avec une étonnante acuité le comportement et les réactions de ce si bel animal, qui semble ici mû d'une vie propre, tout en chair et en fourrure. Mon cœur va ainsi à Imala, corps, cœur et âme du récit et lumière de Gaelia.

Avec ce splendide duo d'héroïne, Henri Lœvenbruck façonne des personnages féminins d'une incroyable force et signe un bel hommage aux femmes, qu'il met en valeur avec sensibilité et respect. Le charme de personnages forts comme Faith, la barde aux mots envoûteurs, répond ainsi à une réalité bien moins tendre, dans laquelle Aléa découvre avec surprise qu'une fille ne peut être druide ni apprendre à l'université des chrétiens. C'est donc avec beaucoup de finesse que l'auteur met en relief la condition de la femme et pousse ses héroïnes à donner le meilleur d'elles-mêmes, envers et contre tout.


Toutefois, les femmes ne sont pas seules à briller au sein de la Moïra, et leurs comparses masculins se révèlent tout aussi attachants, qu'il s'agisse de Phélim, le Grand-Druide qui prend Aléa sous son aile et lui enseigne la maîtrise de son pouvoir, de Mjolln, le nain à la barbe rousse tout sourires et d'humeur joyeuse, ou même de Galiad, le garde personnel de Phélim, dont la joute verbale avec Faith s'avère délicieusement drôle. Chacun fait montre d'une étonnante tendresse et d'un dévouement sans borne envers notre héroïne, qu'ils épaulent contre vents et marées.

Outre la force et la diversité des personnages, l'univers imaginé par l'auteur laisse apparaître de nombreuses richesses, bien qu'il soit survolé dans ce premier tome d'ouverture. Tout d'abord, la géographie de Gaelia offre des reliefs et des paysages variés et pittoresques, de la lande sableuse de la Sarre aux montagnes de Gor-Draka, en passant par l'île des druides et jusqu'à la merveilleuse forêt de Borcelia. Puis, les rouages de l'univers de Gaelia sont soigneusement imbriqués et fonctionnent sans anicroche. L'auteur mêle habilement druidisme et christianisme, religion et politique, sans jamais oppresser le lecteur par une éventuelle lourdeur.
Grâce à une plume souple comme le corps échancré d'une louve, Henri Lœvenbruck tisse son récit avec minutie et instaure un rythme soutenu qui nous entraîne dans une course toujours plus effrénée. Le morcellement du récit en différents points de vue qui s'alternent et se répondent au sein d'une toile aux nombreuses ramifications apporte un dynamisme qui ne nous lasse jamais, et où tout se rejoint à merveille dans les dernières lignes, d'une grande beauté.

Poser le pied sur les terres de Gaelia, c'est ainsi entreprendre un voyage initiatique à la fois beau et puissant. C'est épauler des personnages de chair et de sang dans leurs doutes, leurs faiblesses et leur destinée. C'est découvrir l'une de ces quêtes dans lesquelles on s'engouffre tout entier et où l'on use ses souliers jusqu'aux semelles, à force de piétiner dans le sable. La Louve et l'Enfant, c'est la Moïra. Un coup du Destin.

La Louve et l'Enfant (La Moïra — T. 1), Henri Lœvenbruck, 2001-2002.
Édition intégrale, Bragelonne, 2013, 786 pages.

7 commentaires:

  1. Cette série a marqué mon adolescence <3 J'avais vraiment adoré l'univers et le personnages, mais aujourd'hui j'ai un peu oublié les petits détails de l'intrigue. Tu me donnes envie de me replonger dans cette histoire. Merci.

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    1. Merci à toi, Yezahel (quel joli pseudo) ! ☺︎
      Je constate que cette trilogie a marqué pour beaucoup de lecteurs le début de leur passion pour la fantasy, ce qui ne fait que renforcer mon admiration. Je suis contente de t'avoir donné envie de t'y replonger, en tout cas, il me tarde de découvrir la suite de mon côté !

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  2. Cette saga me tente depuis très longtemps, je devrais peut être me pencher sur son cas :D

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    1. En effet, petite herbe folichonne, je te la conseille fortement ! ☺︎ C'est très riche et hautement prometteur, et rien que pour ses fabuleux personnages, elle mérite qu'on s'y intéresse. J'espère que tu céderas sous peu !

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  3. Ooooh moi aussi ça m'avait marquée quand j'étais ado, j'avais vraiment beaucoup aimé ! Et si tu aimes toujours à la fin de la trilogie, tu peux lire Gallica, qui est un genre de suite sans en être une !

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    1. Wahou, La Moïra fait partie du ciment de notre communauté à ce que je vois ! Un incontournable (et dire que je m'y mets si tard !).
      Ton enthousiasme m'engage encore plus à dévorer la suite de la saga sans attendre. Raaaah, mais mon mois d'octobre est déjà bien rempli. En tout cas, j'ai déjà prévu l'avenir et acquis Gallica, car mon pressentiment est très très bon. ☺︎

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    2. Je l'ai découvert totalement par hasard, j'étais en... 3è il me semble. Mes parents étaient abonnés à un organisme de vente de livres par correspondances (je ne citerai pas le nom, mais il y a "Loisirs" à l'intérieur ^^) et il y avait un genre de promo spéciale, on avait acheté les 3 tomes un peu au pif. Et je les ai enchaînés, et le reste de la famille avec ! (donc il n'y a pas d'âge pour découvrir un roman)

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