mercredi 27 août 2014

Bazaar, Stephen King vendeur d'illusions


À Castle Rock, petit patelin perdu du Maine où la vie mène son cours tranquille et ordinaire avec ses secrets bien cachés et ses sourires hypocrites, une nouvelle boutique est sur le point d'ouvrir ses portes. Forcément, l'excitation est à son comble dans cette ville où rien d'extraordinaire ne vient troubler le calme provincial. Son seul nom, le Bazar des Rêves, intrigue les habitants, qui collent timidement leur nez sur la vitrine poussiéreuse. Quelles curieuses marchandises peut bien donc proposer ce drôle de magasin ? L'objet dont vous avez toujours rêvé, bien sûr. Et son propriétaire, un certain Leland Gaunt, se fera un plaisir de le trouver pour vous. Et de vous le proposer à un prix... à vendre son âme au diable.


Avant de m'envoler de l'autre côté de l'Atlantique, j'avais envie d'emmener un compagnon de lecture qui soit de contexte. Sachant que j'allais traverser le Maine, je me suis naturellement dirigée vers le célèbre maître de l'épouvante, qui a fait de cet État le terreau de nombre de ses bizarres histoires. J'ai nommé Stephen King.

Mon dévolu s'est ainsi jeté sur Bazaar, l'histoire d'un homme charmant mais un peu louche qui ouvre une caverne d'Ali-Baba recelant d'objets extraordinaires, et dans laquelle j'ai plongé avec une excitation et un intérêt croissants. Dès la première ligne, je me suis retrouvée happée par l'envoûtant prologue et j'ai fiévreusement parcouru les premiers chapitres, mon intérêt piqué au vif et charmée par l'atmosphère indéfinissable qui se dégageait de Castle Rock, à la fois chaude et angoissante. L'intrigue prend tout son temps pour se mettre bien en place et déployer ses mécanismes, et c'est avec curiosité que l'on suit la plume de l'auteur à travers les rues et les maisonnées de la ville, où chaque foyer regorge de secrets et de non-dits, et où chaque habitant vit avec ses démons bien enfouis. Un ordinaire petit patelin américain, en somme, que l'on prend plaisir à découvrir avec ses habitudes et ses traditions solidement ancrés.
Mais si l'existence de chacun se déroule en paix malgré les rivalités naturelles et les petites jalousies entre voisins, l'arrivée d'un nouveau commerce va renverser ce précaire équilibre. Vous l'avez deviné, il s'agit du fameux Bazar des Rêves, tenu par un énigmatique et très persuasif propriétaire, répondant au nom de Leland Gaunt. Impossible de résister au charme du monsieur, et tout comme les habitants de Castle Rock, le lecteur est bien en peine de ne pas céder à son charme hypnotique. Car voyez-vous, Leland Gaunt n'est pas un homme comme les autres. Et c'est bien dans l'aura de ce personnage mystérieux, changeant, indéfinissable, que réside toute la force de ce roman. Comment ne pas succomber à la gentillesse et aux délicates attention de ce commerçant qui semble ne pas avoir son pareil afin de comprendre les besoins de ses clients ? Mais ce nouveau venu est-il vraiment aussi bien intentionné qu'il souhaite nous le faire croire ?

Nous observons ainsi avec amusement la petite communauté de Castle Rock découvrir la nouvelle boutique et chacun de ses habitants repartir avec la babiole de ses rêves... et une petite chose à faire en retour. Oh, trois fois rien... Juste une petite blague, rien de méchant. Puis, le vernis de cette ville proprette commence à se fissurer, avant de craquer et d'éclater enfin en mille morceaux tranchants et incontrôlables. Car il en faut peu pour mettre la ville sens dessus dessous et semer le chaos dans le cœur de ses gens. Chacun a ses secrets, ses peurs et ses jalousies. Il suffit d'une seule goûte empoisonnée pour faire déborder le vase. C'est avec un effarement grandissant que l'on observe les dérives de ces hommes et de ces femmes ordinaires, basculant sous l'emprise de l'envie et de la haine. Cet aspect sociologique du récit est aussi fascinant qu'effrayant, car il nous entraîne au plus profond et au plus noir des pulsions humaines.

L'affiche de l'adaptation cinématographique.

Hélas, si l'histoire est à l'origine diablement captivante, la plume de l'écrivain s'enlise en chemin dans la densité de ce pavé de presque 900 pages. L'auteur a beau utiliser des procédés facilitant l'avancée du lecteur dans cette jungle de papier et d'encre, en écrivant des chapitres courts s'achevant sur des cliffhangers, il arrive un moment où l'épaisseur du récit nous engloutit et nous noie. Le texte est en effet extrêmement bavard, et j'ai pris conscience de ses longueurs lorsque j'ai considérablement accéléré mon rythme de lecture afin de ne pas m'enfoncer davantage dans ce marécage sans fin. Si le roman avait été plus court, mon intérêt ne se serait ainsi pas laissé mourir en route.
Par ailleurs, l'étirement du récit favorise la répétition, ce qui a fini par sérieusement me lasser. En effet, au moment où les choses commencent véritablement à chanceler, on observe que les habitants de Castle Rock réagissent tous de façon identique avant de basculer, ce que j'ai profondément regretté. Le récit jouit pourtant d'une profusion de personnages, pourquoi donc ne pas montrer différentes émotions, différentes façons d'agir et de réagir ? Mais cette multitude de personnages, qui promet à l'origine un prisme varié et intéressant, m'a davantage égarée au fil des chapitres, et arrivée à la page 800, je m'interrogeais encore, perplexe : « Alors lui, qui est-ce donc, déjà ? » Un égarement qu'est venue renforcer une lecture décousue et hachée, puisque j'avais peu de temps à y consacrer pendant mon voyage et que je l'ai lu par petits bouts, ce qui m'empêchait d'entrer profondément dans l'histoire et de l'apprécier à sa juste valeur.

Au fil des pages, la plume de Stephen King perd ainsi de sa finesse et de son charme. Sans compter la fin, qui m'a semblé aussi décevante qu'abracadabrantesque. Toutefois, l'épilogue vient heureusement contrebalancer ce sentiment de duperie, et vient clore le récit en une boucle parfaitement ironique, ce qui m'a permis de refermer le livre avec une pointe de curiosité retrouvée.

Ainsi, je claque la porte de ce Bazaar avec un étrange sentiment mitigé. Si j'ai succombé dès les premières pages au charme du propriétaire du Bazar des Rêves, mon intérêt s'est peu à peu étiolé et perdu dans les longueurs du récit, néanmoins rehaussé d'un aspect sociologique que j'ai trouvé passionnant.
Comme au sortir d'un mauvais rêve bien ficelé mais qui nous laisse un arrière-goût désagréable.

Bazaar (Needful Things), Stephen King, 1991.
Édition Le Livre de Poche, 2006, 888 pages.

15 commentaires:

  1. J'ai l'habitude de la plume si particulière du King et je veux (je veux !) celui-ci ! ça a l'air d'être pile poil ce que j'aime !

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    1. N'aurais-tu pas des goûts sombres et étranges ? ;)
      Dans ce cas, tu ne vas pas être déçue, car l'histoire est en outre vraiment intéressante et la dissection des âmes de Castle Rock, certes longue et bavarde, pas moins passionnante !

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  2. Je me souviens avoir bien aimé, et... c'est tout !
    Lu il y a tellement longtemps que je ne me souviens quasi plus de l'histoire. C'était dans ma période adolescente où je ne lisais presque que du King.

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    1. Tiens, tu as eu une période boulimique du King ? C'est drôle, c'est le cas de beaucoup de lecteurs, il me semble. Comme quoi, sa prose doit être addictive (mais je dois être immunisée... bizarre).

      C'est sûr que vu l'épaisseur et la densité du livre, il faut avoir une mémoire d'éléphant pour se souvenir du détail de l'intrigue... Je sais pertinemment que dans quelques mois (ou même semaines, inutile de se voiler la face), j'en aurai oublié une grande partie !

      C'est en tout cas un peu mon ressenti : à la fin j'ai refermé le livre et je me suis dit : "Bon, d'accord". J'ai bien aimé malgré les défauts que je lui ai trouvés, mais j'étais néanmoins contente de passer à autre chose.

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  3. Il arrive que King s'éternise un peu trop et tue le rythme de certains de ses romans. Je n'ai pas lu Bazaar, je ne sais pas pourquoi mais il ne m'a jamais tenté. Par contre, Insomnie présente un profil similaire, avec deux cent bonnes pages de creux qu'il aurait gagné à supprimer. Si tu veux retenter King, avec un récit sans creux et très prenant, je te conseille Christine, La part des Ténèbres ou encore le recueil Brume Paranoïa et sa novella "Brume" qui est un pur régal ;)

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    1. Je suis rassurée de voir que d'autres lecteurs trouvent la plume de King un peu trop bavarde. C'est dommage, car on sent qu'il souhaite donner de l'épaisseur et de la densité à ses romans, mais finalement, c'est contre-productif car le texte, l'intrigue et les personnages s'embourbent. Cela dit, je vais continuer de persévérer, peut-être avec des textes plus courts comme Carrie, je note donc les titres que tu me conseilles (Brume me tentait déjà pas mal, ça renforce donc mon désir de m'y intéresser) ! Merci à toi !

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  4. Fan de King, je suis bien d’accord avec toi sur l’idée que ce roman est loooong. Pourtant, l’idée de départ est intriguante, mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser, à la lecture de la fin, « tout ça pour ça ? ».

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    1. "Tout ça pour ça ?" C'est tellement ça ! On aurait pu enlever la moitié du roman, le faire plus concis, et il s'en serait bien porté. Dommage en effet, car le matériau de base est franchement super !

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  5. Dans ma PAL depuis des lustres. Aaah zut, mitigée... Mmmm
    Mais je comprends bien ce que tu veux dire avec la plume qui s'enlise.
    Perso, je viens de finir "Insomnies" (956 pages) et donc, baaah c'est palpitant, limite tu perds "l'objectif principal" de l'histoire, puis ça s'enlise un peu aussi. Mais là ça ne m'a pas gêné (contrairement aux Tommyknockers) et donc... la fin est aussi super époustouflantes (genre ça m'a quasi arraché des larmes).
    King est quand même un sacré conteur.
    Je ne sais pas si j'irai faire un tour dans le Bazaar pour le challenge Halloween, mais clair que je vais sortir du King pour fêter ça!

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    1. J'ai vu pour Insomnies ! (956 pages, aaargh !) C'est encourageant en tout cas si la fin a été à la hauteur car celle de Bazar est franchement moyenne, et on la voit arriver à 3 miles. ;)
      Après, c'est sûr que King sait raconter des histoires et instaurer des atmosphères. Je le recroiserai avec un bouquin plus court néanmoins la prochaine fois, histoire de ne pas m'embourber à nouveau ! Et c'est idéal pour le challenge Halloween, quelle bonne idée... J'aimerais bien zieuter Carrie, par exemple. Héhéhé.

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    2. c'était ton premier King?
      Ah oui Carrie, un classique!
      Perso j'ai adoré Misery (lu en 94). Et le film vaut de l'or aussi!

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    3. Nope, c'était mon deuxième, je crois, j'ai lu La Ligne Verte il y a quelques années... Pas super accroché non plus.
      Carrie est tout petit donc c'est plus motivant !
      Oh oui, j'ai vu le film Misery et j'ai adoré... mais j'ai eu aussi une sacrée frousse, mon Dieu ! Du coup, je n'ose pas trop lire le livre, car le film est encore très ancré dans mon esprit et j'apprécie rarement mes lectures quand je lis les romans après avoir vu les films. Peut-être dans quelques années !

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    4. Ah wais mais la ligne verte il était terrible aussi!! T'as pas accroché!? bon ok, j'ai plus le souvenir du film que du bouquin en tête (le film m'a arraché 254 larmes!).
      C'est vrai que pour Misery (j'ai lu le livre avant), mon souvenir reste ancré dans les deux supports... je me revois accrochée au livre comme une hyène, mais les images, ça me vient du film.
      Terrible Kathy Bathes!!

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  6. Ah ! C’est dommage que tu n’aies pas eu le coup de foudre qui m’a frappé de mon côté… Après, d’après ce que j’ai compris, c'est un de tes premiers King ? J’en avais lu une poignée déjà et je connaissais le style un peu longuet du King donc c’est vrai que quand tu rentres dans un si gros pavé, c'est déstabilisant.
    Mais je reconnais ! King aime poser ses détails en prenant son temps et ça peut être vite éprouvant : j’ai beau être une grande admiratrice du King, il y a des livres cruellement abandonnés dans mon parcours livresque…

    Cela dit, j’espère que ça ne t’a pas rebuté pour en lire d’autres ? Il y a Salem qui est excellent je trouve et qui traite de vampires de façon terrifiante mais enfin peut-être plus tard, car tu as raison : mieux vaut laisser les pavés de côté après une légère indigestion ! (Ses nouvelles sont aussi bonnes cela dit, je pense à L'Homme qu'il vous faut, le Croque-Mitaine, etc.)

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    1. Voui j'étais un peu déçue après les avis très enthousiastes que j'avais lus ! C'était mon deuxième King, j'avais lu il y a un bout de temps La Ligne verte, et je n'avais pas trop accroché non plus... Enfin, ne t'inquiète pas, je n'abandonne pas King pour autant et je vais persévérer ! Je suis très intéressée par Salem en effet, d'autant plus que j'y suis allée il y a peu donc ça m'a donné très envie de le découvrir, et je pense m'intéresser à des romans plus petits comme Carrie, pour essayer quelque chose de plus digeste. Et pourquoi pas des nouvelles, tiens, c'est une bonne idée, merci du conseil ! :)

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