jeudi 24 juillet 2014

Les Oiseaux bleus, Catulle Mendès « des fées » les contes


Depuis toujours, j'ai un faible pour les contes, quelles que soient leurs origines ou leur genre. Une affection qui remonte sans doute à ma plus tendre enfance, qui fut joyeusement bercée par les images de monsieur Walt Disney. Néanmoins, en grandissant, j'ai vite délaissé les gentils contes où la princesse se marie à la fin pour m'attaquer à des histoires résolument plus sombres ou étranges. Alors, quand mon regard s'est posé sur ce curieux petit livre, avec ce joli oiseau gravé en couverture, un auteur au nom singulier et inconnu — Catulle Mendès ? — et publié dans une maison d'édition nommée Le Chat Rouge, j'ai été attirée comme un aimant. Puis, quand je l'ai retourné pour découvrir la quatrième de couverture, l'évidence était criante : ce bouquin bizarroïde était assurément une petite bombe. Dans tous les sens du terme.

Il était une fois...

En effet, si les nouvelles de ce surprenant recueil mettent en scène des princesses aux cheveux d'or et à la beauté unique en leur royaume, celles-ci s'achèvent néanmoins rarement par « Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ». Point de cela ici, mais plutôt une noirceur affirmée et revendiquée, teintée d'un cynisme sarcastique et d'une bonne dose d'irrévérence et de provocation. Tout au long de ces courts contes, au nombre de vingt-sept, on découvre des histoires abracadabrantes et délicieusement licencieuses. Vous souhaitez un amuse-bouche ? Que diriez-vous d'une fée prostituée ? D'une princesse qui se métamorphose en homme le soir de ses noces ? D'une autre qui, imbue d'elle-même, soumet son prétendant à mille tourments (mais qui la largue à la fin comme une vulgaire chaussette) ? D'une fée qui voit Brocéliande détruite en faveur d'un projet immobilier ?

Si vous pensez avoir fait le tour des contes de fée, détrompez-vous, car ce petit recueil est un véritable joyau d'humour et de noirceur. J'ai été particulièrement séduite par la réécriture de La Belle au bois dormant, ici La Belle au bois rêvant, qui, une fois réveillée par le doux baiser de son prince, décide que la vie qu'il lui propose n'en vaut pas la peine, se retourne et se rendort. Dans un tout autre style, j'ai été également charmée par Les Trois semeurs qui, a posteriori et en fervente amoureuse du sorcier à lunettes que je suis, m'ont rappelé Le Conte des Trois Frères (si monsieur Catulle me pardonne toutefois l'anachronisme).
En plus de nous offrir des histoires inédites et des réécritures diablement originales, Catulle Mendès dévoile une langue incroyablement ensorcelante, à la fois poétique et musicale, où les rimes se répondent et s'interpellent. De même, l'auteur prend soin de concocter des fins toujours réussies, comme un beau saut périlleux final qui ne manque jamais de nous étonner. Le conte Le Miroir, l'un de mes coups de cœur, promet ainsi une fin extrêmement habile et triplement sidérante qui nous laisse pantois. L'auteur ne s'adonne cependant pas qu'aux bouffonneries, et nous propose des textes poignants, cinglants de vérité, qui dénoncent les travers de la société et de toutes les castes en y mêlant toujours une ode à la beauté, à l'image du magnifique conte Le Soir d'une fleur, dans lequel une petite mendiante recueille une églantine dans la boue et connaît un instant de pur bonheur en s'imaginant en belle mondaine.

Dans Les Oiseaux bleus, Catulle Mendès a l'art de déjouer nos attentes et de nous offrir des fins terriblement insatisfaisantes, pleines de regrets et d'occasions manquées. L'ironie du sort est omniprésente dans ces contes, où chaque gueux doit se montrer précautionneux dans les vœux qu'il émet, au risque de regretter son choix. Ici, vous trouverez plus de princesses malheureuses et de princes ratés que vous ne pouvez espérer ! Cette incroyable modernité et ce pied de nez aux bonnes morales et à la naïveté des contes de notre enfance sont d'autant plus sidérants lorsque l'on considère l'époque à laquelle l'auteur a couché ces histoires sur le papier. Car en 1888, ces contes qui parlent d'amour, de nudité, de sexe (à peine voilé) et de prostitution ont dû faire blêmir plus d'un vertueux lecteur, et pour cette provocation assumée, je m'incline devant monsieur Mendès (avant d'en redemander !). Plus d'un siècle plus tard, ces contes n'ont pris aucune ride et n'ont rien perdu de leur outrageuse saveur. Un petit bijou intemporel... comme le sont les meilleurs contes.

Les Oiseaux bleus, Catulle Mendès (1888), Éditions Le Chat Rouge, 2013, 234 pages.

6 commentaires:

  1. 1888 ? C’est incroyable…Merci pour cette belle découverte !

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    1. N'est-ce pas ? C'est ce qui m'a laissée sur le popotin, je ne m'attendais absolument pas à ce que ce petit bijou soit si vieux... et donc si moderne. Il vaut par conséquent le détour ! ;)

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  2. Wahouu ! Présenté comme ça, ce charmant petit (?) recueil de contes donne vraiment l'envie d'être lu ;)

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    1. Oh, que d'enthousiasme, je suis très touchée ! :)
      Merci à toi, je suis ravie si ma chronique t'a donné autant envie de découvrir ce recueil (assez court, en effet, et qui s'engloutit tout seul, tu n'as plus d'excuses, héhéhé) ! C'est vraiment un petit bijou à ne pas manquer !

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  3. Ouah. je vais pas tergiverser trois heures : je le veux !! Il a l'air dément !! Merci pour cette découverte !! <3

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    1. Mouaaah, comme je suis ravie de pouvoir te le faire découvrir ! J'espère de tout coeur qu'il te plaira, mais il faut être difficile pour que ce ne soit pas le cas. :) Bonne découverte dans ce recueil barré au possible !

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