jeudi 5 juin 2014

Maléfique, qui s'y frotte s'y pique.

Il était une fois...

Ou plutôt, une fois n'est pas coutume, je délaisse les pages de littérature dont se gave ce petit monstre gourmand de blog afin de gambader dans l'univers des images animées. J'espère que vous me pardonnerez cette légère incartade et que vous serez — rien qu'un tout petit peu — séduits par cette échappée.

Il y a de ça une poignée de jours, je me suis rendue en salle obscure afin de découvrir une œuvre cinématographique qui m'attirait comme un papillon vers la lumière. Maléfique. Nourrie par les contes revisités par Walt Disney pendant ma petite enfance, je gardais un souvenir vivace de La Belle au bois dormant et plus particulièrement de la méchante de cette histoire, une certaine Maléfique, terrifiante sorcière au teint olivâtre, aux cornes de jais et au manteau noir doublé de violet. Quel enfant n'a pas été à la fois séduit et terrorisé par cette méchante dont le charisme égale la cruauté ? Avec Maléfique, les studios Disney avaient façonné une méchante du tonnerre, noire à souhait et diabolique jusqu'à la pointe des cornes. The ultimate villain, en quelque sorte.

Artwork réalisé par snoozzzzzz.
Alors, quelle ne fut pas ma surprise lorsque j'ai découvert que Walt Disney concoctait une réécriture du célèbre conte, en plaçant en son cœur, non pas la belle — et bien fade à mon goût — Aurore, mais le personnage sombre de l'histoire. L'audace et l'intelligence du concept (bien que pure récupération commerciale pour d'autres) m'a de suite conquise, car j'ai toujours eu un penchant pour le côté obscur, et un faible indéniable pour les méchants. Avec Maléfique, j'étais donc servie, d'autant plus que l'histoire promettait de faire un beau pied de nez au conte original et de révéler une autre facette du personnage, en atténuant sa monstruosité dans une vision nettement moins manichéenne. Nous étions ainsi censés découvrir la « véritable histoire », et ce qui avait poussé notre sorcière mal-aimée du côté des forces obscures. Genèse et rédemption, un double concept qui semble faire les beaux jours d'Hollywood depuis quelques temps...
Toutefois, si cette réécriture était prometteuse, elle portait aussi en elle des failles que l'on voyait arriver de très loin. On pouvait en effet craindre un scénario simpliste, teinté de romantisme fantastique à la sauce Disney bien sirupeuse. Et j'en ai entendu certains jeter un sort mortel au film avant même sa sortie. Je sais que beaucoup critiqueront cette adaptation, principalement à cause de l'étiquette Disney qui l'entache. Mais comme dirait notre sorcière : « There is evil in this world ». Et à ces trublions, je n'ai qu'une chose à dire.


Car dès que je suis entrée dans le royaume merveilleux de Maléfique, l'enchantement a fait battre mon petit cœur dévoué à la cause des méchants. L'histoire a, dès l'ouverture, commencé à distiller un peu de sa magie. Le parti pris du film n'étant pas un secret bien gardé, on ne s'étonne guère de rencontrer une Maléfique dans la fleur de l'âge, simple et heureuse dans la paix de son royaume féérique, les Landes. Mais c'est sans compter sur l'envie et la haine du royaume des hommes, dont le roi, vieux et gras, ne rêve que de conquérir ce territoire préservé de toute corruption. Si Maléfique triomphera de l'armée du roi des hommes, elle sera néanmoins trahie par son cœur... Dès lors, sa joie de vivre évanouie, le monde des Landes s'obscurcit et dépérit à l'image de sa reine, dont le désespoir et la haine déteignent sur son apparence devenue aussi funeste que la mort. 

Je n'en dirai pas davantage sur l'histoire, afin de ne pas gâcher le plaisir de ceux qui ne l'auraient pas encore découverte, mais il faut s'attendre à quelques surprises... comme à autant d'éléments attendus. C'est l'ambiguïté sur laquelle repose le film, et je pense que cela engendrera des opinions très tranchées. On aime ou on déteste. Pour ma part, j'ai été charmée par cette nouvelle Maléfique, cette jolie fée aux cornes de faune et aux ailes impressionnantes, dont les lèvres pourpres égalent la beauté incandescente des iris, et qui n'a plus rien d'une sorcière d'Halloween. Je n'ai pas résisté à cette nouvelle incarnation, beaucoup plus profonde, complexe et ambiguë.


Car Maléfique n'est au départ qu'un simple prénom, avant de devenir l'adjectif qui caractérisera celle qui le porte. C'est ainsi une fée de la nature qui n'est finalement ni bonne, ni mauvaise. Qui est, tout simplement, à l'image de la nature qui se montre volontiers impitoyable mais que l'on ne blâme jamais. Et Maléfique a bien des raisons d'exiger vengeance, ayant été trahie au plus profond de sa chair.
Maléfique n'est ainsi ni blanche, ni noire. Emplie de bonté à l'ouverture du film, elle se transforme peu à peu en la créature effrayante aux allures démoniaques que l'on connaît tous, mais on décèle au plus profond de sa méchanceté une irrépressible part d'humanité. Il est impossible de trancher d'un côté ou de l'autre, et c'est tant mieux. C'est là la force de cette adaptation, même si à certains moments, Disney pose ses grosses pattes dans l'histoire, la fin étant par exemple vite devinée par le spectateur un tantinet perspicace (d'autant plus qu'elle n'est pas sans rappeler celle de La Reine des Neiges). On la voit donc arriver de loin, mais on salue néanmoins le fait que le prince charmant ne soit pas le sauveur héroïque de cette histoire. Laissons le pouvoir aux femmes.



Ce qui m'amène à l'éblouissante prestation de l'actrice qui a endossé le rôle de Maléfique. Indéniablement, Angelina Jolie porte le film sur ses épaules, ou plutôt sur ses grandes ailes de fée, et si je ne suis pas une grande admiratrice de l'actrice d'ordinaire, je dois avouer que j'ai été époustouflée par la justesse de son jeu, qui m'a ébranlée plus d'une fois. Ainsi, lors de la scène ô combien poignante où la jeune fée s'éveille et prend conscience de la trahison dont elle a été l'objet, mon estomac s'est serré en mille nœuds et les larmes ont menacé de faire des siennes. Angelina Jolie incarne cette nouvelle Maléfique avec beaucoup de prestance et une classe imbattable, révélant par ailleurs une touche d'humour délicieuse, notamment dans son obstination à surnommer la belle Aurore « Mocheté ». La relation qui la lie à cette dernière, exploitée avec finesse et intelligence au cours de scènes mêlant l'émotion à l'humour, dévoile le visage caché de la fée déchue et l'on perce peu à peu l'épaisse carapace qui l'emprisonne dans sa haine et sa soif de vengeance. Une Maléfique terriblement séduisante, à qui l'on s'attache jusqu'à la fin.
Si j'ai été captivée par le charisme d'Angelina Jolie dans la peau de la fée, j'ai été en revanche nettement moins convaincue par l'interprétation d'Elle Fanning, qui prête ses cheveux d'or au personnage d'Aurore. Certes, Aurore est censée incarner l'innocence et la bonté, mais elle se révèle ici d'une stupidité et d'une naïveté déconcertantes — et avouons-le, bigrement agaçantes. La jeune princesse sourit tant et si grand qu'on en dirait presqu'une grimace, et son émerveillement candide sans fin nous donne envie de la plonger prématurément dans le sommeil qui lui est promis par la malédiction... Cela dit, le prince Philippe qui lui a été choisi lui va comme un gant, et si les deux s'assemblent à merveille dans leur ingénuité, le prince bat lui des records de niaiserie (je n'ai jamais pu vraiment le blairer, celui-là), à tel point que cela en devient comique.


L'émerveillement niais sans fin d'Elle Fanning...

Mais justement, certaines facettes stéréotypées de cette réécriture sont, à mon avis, entièrement voulues, et il faut les envisager comme telles. Il s'agit d'un simple jeu de clichés sur des clichés, qui n'a pour objectif que de mieux les déconstruire et de s'en moquer. Car tout ne se déroulera évidemment pas vraiment comme le conte le racontait... En revanche, on pourra regretter un manichéisme inversé un peu lourd. En effet, si l'on joue intelligemment avec l'ambiguïté de Maléfique, certains personnages gagneraient néanmoins à être davantage nuancés, notamment le roi Stefan. On en vient à penser que tous les humains sont odieux, ce qui nous tend le reflet opposé du dessin animé original, où la sorcière était le symbole absolu du Mal.


Si l'adaptation dévoile quelques claudications scénaristiques, son esthétique parvient cependant à contre-balancer ses légères faiblesses. D'un point de vue purement visuel, les décors et les paysages de synthèse sont de toute beauté et constituent l'une des principales réussites du film. Comment ne pas tomber en amour avec le royaume des Landes, féérique au possible avec ses rivières enchantées, sa végétation luxuriante et extravagante et ses petits habitants bigarrés ? Le jeu sur les ombres et lumières, contre-jours et ombres chinoises, ainsi que sur la fluctuation des couleurs, est tout simplement saisissant, et le royaume de cette jeune fée au visage mutin nous apparaît comme un paradis perdu. Croyez-moi, une fois entré, on n'a guère envie d'en ressortir et de retrouver la platitude du monde réel... 
Seul bémol, on déplorera un léger manque d'originalité dans l'aspect graphique des décors, qui auraient gagné à s'affranchir de toute influence. Or, le royaume entouré de ronces de Maléfique n'est pas sans évoquer l'univers de Tim Burton, et l'on pense de suite aux paysages luminescents d'Avatar lorsqu'Aurore découvre la magie du royaume féérique à la nuit tombée. Maléfique aurait pu nous transporter dans un ailleurs unique et exotique, et ce mimétisme est donc fort regrettable.


Un monde enchanté et enchanteur... mais qui n'est pas sans rappeler Avatar.

Néanmoins, ces légères blessures au cours de la bataille sont vite oubliées, et l'on replonge dans ce conte bien connu avec une agréable sensation de fraîcheur et un émerveillement d'enfant devant la beauté des paysages et la prestance d'Angelina Jolie dans le rôle-titre. Une Maléfique... magnifique.



Maléfique (Maleficent), réalisé par Robert Stromberg.
Au cinéma le 28 mai 2014.

12 commentaires:

  1. Wow, quel article !
    Voilà qui me donne sérieusement envie de voir ce film ! Pourtant, je ne suis pas très Disney à la base, mais un bon rôle principal de femme (pas si courant...) sur un scénario qui finalement inverse les bons et les méchants, pourquoi pas.
    Pas trop enfantin tout de même ?

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    1. Héhé, thanks l'ami ! :-)
      Rassure-toi, si j'étais très friande de Disney petite, j'ai beaucoup de mal avec les films de la franchise depuis plusieurs années, et j'ai tendance à les boycotter. Celui-ci m'a donc agréablement surprise !
      Je pense que tu peux prendre le risque d'y aller, même si l'adaptation n'est pas exempte de faiblesses, elle est néanmoins très adulte je trouve, je n'ai pas du tout ressenti d'orientation vers un jeune public, peut-être à part pour les trois fées (dont les farces sont très lourdes et sûrement destinées aux plus petits), mais c'est bien l'exception !
      Si tu décides d'y aller, je croise les doigts, j'espère que tu seras aussi convaincu que moi !

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  2. Ah ah ah ! Amusant car même si nous ne nous sommes pas concertées auparavant, après la lecture de votre critique, je tombe ( à peu de chose près ) tout à fait d'accord avec vous !

    L'ayant vu la semaine dernière au cinéma, j'en ai principalement retenu la prestation d'Angelina Jolie ( parfaite en Maléfice, la prestance, la stature, le charisme ! ) et un brin déçue par le reste du film ...

    Alors certes, c'est un Disney et évidemment, ils ont une charte de "divertissement" à respecter ( entertainment ) pour les enfants.

    Mais était ce nécessaire d'en faire un film balourd ( tous les seconds rôles étaient soit volontairement niais, soit simplement agaçant ! ) alors que justement, avec cette nouvelle version revisitée de l'histoire, il y avait matière à réaliser un récit bien plus grandiose.

    Evidemment, les effets spéciaux ( les ailes de Maléfice ), les maquillages ( les pommettes sculptées d'Angelina Jolie ), les costumes ( ses parures de cornes en écailles de serpent ) étaient du meilleur effet ( un sacré savoir-faire à Hollywood ! )

    Et comme vous, j'ai vivement apprécié le passage où Aurore grandissant, Maléfice continue de veiller sur elle avec l'air de ne pas y toucher ( gros potentiel comique dans ces quelques scènes ) Néanmoins, c'est d'autant plus dommage, que le reste du film était assez "plat" ... et que la manière de raoonter ce récit n'était pas à l'aune des fulgurantes prouesses visuelles et esthétiques ...

    Résultat je suis restée sur ma faim, malgré la composition d'Angelina Jolie qui ( c'est vrai ) tire vraiment son épingle du jeu dans ce rôle sur-mesure !

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    1. Serait-ce un rire diabolique qui ouvre votre commentaire ? Héhéhé, ça m'a bien fait rire !

      Je suis bien d'accord pour les rôles secondaires, c'est une réelle déception avec un premier rôle aussi puissant... C'est franchement regrettable car le film aurait encore gagné en épaisseur avec une Aurore et un Stefan plus complexes et ambigus. Disney aurait pu faire quelque chose de plus ambitieux, mais à vouloir faire du divertissement et du original-mais-pas-trop, le film reste un bon film, mais pas le petit chef-d'oeuvre qu'il aurait pu être.

      Nous avons donc eu les mêmes déceptions, et les mêmes émerveillements... Héhéhé, je ne suis pas surprise. :-)

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  3. J'adore quand tu "t'incartades" :) (comment ça, c'est pas un verbe ?). J'aime l'idée qu'un film soit sur un Méchant (pour une fois) mais j'avoue que j'ai un peu peur du côté "Disney" que tu confirmes (snif). Par contre, je suis agréablement surprise de découvrir qu'Angelina Jolie s'en sort à merveille. Par curiosité, je le verrai... mais de mon canapé !

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    1. Oh, j'en suis ravie alors, héhéhé, merci Acro ! *toute rouge de plaisir*
      Tout pareil, l'idée de raconter une histoire selon le point de vue du méchant est juste démente, et on l'attendait depuis belle lurette... Si bien que je sens que les films de ce genre vont déferler par la suite, d'autant plus que celui-ci a déjà eu un petit succès colossal. Pour preuve, Disney a fait une collection collector de DVD avec les méchants en effigie. Coïncidence ? Mmmmh, je ne pense pas. Bref ! Que disions-nous ?
      Oui ! Effectivement, il y a un quand même Disney qui met ses gros pieds dans le plat à certains moments, mais pas assez pour nous détourner du film, heureusement. Et la performance d'Angelina Jolie vaut le détour, quelle excellente surprise !
      Le visionnage sur le canapé me semble donc un excellent compromis ! :-)

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  4. Effectivement, quelle synchronicité entre nos articles, heureux que tu aies aimé ce film !

    "Mais justement, certaines facettes stéréotypées de cette réécriture sont, à mon avis, entièrement voulues, et il faut les envisager comme telles"

    Je le pense aussi ! Pendant toute la projection du film, je n'avais qu'une seule peur : que le long-métrage tombe dans les clichés, et j'ai adoré le fait que les scénaristes les ait détournés avec finesse. Pour le coup, le personnage d'Aurore n'est absolument pas le personnage principal et c'est tant mieux.

    J'ai également adoré les Landes dans leur version "idéale" au début, j'avais littéralement envie de plonger dans l'écran pour ne plus en sortir... ^^

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    1. Ouiii, n'est-ce pas une drôle de coïncidence ? Nos cerveaux se sont connectés sans le savoir... C'est le Destin, que veux-tu !

      Il est vrai que le détournement des stéréotypes, même s'il aurait pu être poussé encore plus loin à mon avis (mais c'est déjà pas mal de la part de Disney, on ne va pas chipoter), est vraiment bienvenu et rafraîchissant !

      Ahh les Landes... Comme elles sont belles ! Et libératrices aussi, parce qu'il y a des choses belles, des choses laides, mais toutes sont au même niveau, rien n'est jugé et tout ne fait qu'exister paisiblement. Dur de retrouver le monde (surtout la pollution et le bruit parisiens) en sortant du cinéma après...

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  5. Hu hu pour Elle Fanning :D
    Bon, faut absolument que je me décide à le voir... Surtout que la chanson de Del Rey m'avait beaucoup plu !

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    1. Yay ! La chanson de Lana Del Rey m'avait mis la puce à l'oreille aussi, ça avait bien piqué mon intérêt !
      Tu me diras ce que tu en auras pensé quand tu auras succombé, je suis curieuse de connaître ton avis !

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  6. Cet article est... WOAW BRAVO, vraiment :)
    Et pour donner mon avis sur le film je l'ai vu, j'ai bugué pendant tout le générique, je suis sortie de la salle et je suis restée 5 minutes, plantée là comme une idiote en me demandant "bon, je retourne le voir une deuxième fois tout de suite ou pas?!" ^^ Magnifique <3

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    1. Ohh, je dois être toute rouge devant de tels compliments, merci ! ♥
      Rah c'est fou, j'ai eu la même réaction d'hébétude béate à la fin du film, le générique est si ensorcelant en plus, avec la voix magnétique de Lana Del Rey. Et quand la magie s'arrête, on n'a qu'une envie : s'y replonger sans attendre ! (Hélas, personne n'a voulu m'accompagner pour une deuxième séance, quelle tristesse !)

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