lundi 12 mai 2014

Plongée au cœur d'un imaginaire grandiose et terrifiant ~ L'exposition Gustave Doré

Amis des chats ornés de bottes et de chapeaux à plumes,

Très souvent — pour ne pas dire toujours —, j'ai un train de retard. Voire plus. Cette fois-ci n'a guère fait exception, et quelle n'a pas été ma panique lorsque, voyant les jours filer, j'ai constaté qu'il ne restait plus que deux petits jours afin de visiter l'exposition ô combien alléchante sur le grand Gustave Doré !
Branle-bas de combat, je me suis jetée dans les boyaux souterrains de Paris direction le musée d'Orsay, et une joyeuse file d'attente d'une heure trente. Toujours est-il qu'après moult batailles contre le vent et la pluie, j'ai pu pénétrer dans l'antre unique et fantasmagorique de l'un des artistes les plus chers à mon cœur, et à mes humbles yeux, l'un des plus grands que compte le XIXe siècle.


N'attendons guère plus et plongeons dès à présent dans « L'imaginaire au pouvoir »... Ou bien s'agit-il du pouvoir de l'imagination ?

De façon grandiose, l'exposition s'ouvre en présentant au visiteur Les Saltimbanques, toile emblématique de la carrière de l'artiste, alors empreinte de l'atmosphère des foires et des cirques. Dès notre entrée, l'émotion est donc à son comble, nos yeux rivés à cette toile si célèbre et où l'expression des personnages — notamment ces incroyables yeux larmoyants — est saisissante. Toute émerveillée que j'étais, j'ai continué mon chemin, découvrant avec une agréable surprise que le peintre n'était pas seulement mis en valeur, mais que toutes ses facettes géniales étaient représentées : toiles, gravures, aquarelles et sculptures s'entremêlent et se répondent, et l'on découvre, ébahi, à quel point l'artiste excelle dans chaque domaine qu'il aborde. Car Doré, également violoniste à ses heures perdues, ne semble jamais se poser de limites...
On pose ainsi un regard médusé sur ses sculptures de bronze et de plâtre, notamment Roger et Angélique, cet homme en armure transperçant la gueule d'un dragon qui menace la belle jeune femme enchaînée, ou Joyeuseté, ce chevalier qui saute par-dessus une veille femme bossue dans une attitude incroyablement réaliste, mes deux coups de cœur... Je connaissais très peu le Doré sculpteur et c'est avec une surprise doublée d'une égale admiration que je m'y suis initiée. Un seul homme est-il capable de tant de génie ? Sous nos yeux, la réponse est évidente.
Du côté des peintures et des gravures, nous sommes menés vers des contrées plus sombres, où l'on découvre des figures funestes et morbides, morts, squelettes et faucheuses se côtoyant souvent sous le trait de l'artiste en une atmosphère inquiétante, qui dérange l'âme, avec quelques gravures illustrant Le Corbeau d'Edgar Poe à la clef. La religion est également présente, et une poignée de toiles bibliques, grandiloquentes, viennent conclure la première partie de la visite en un avant-goût du spectaculaire qui nous attend pour la suite de ce voyage fantasmagorique...

Elaine, l'un de mes coups de cœur de l'exposition

La seconde partie de l'exposition, certainement celle que j'ai le plus appréciée, offre à nouveau toute la diversité du talent de Doré. On se frotte aux caricatures de ses débuts, au trait plus léger et joyeusement satirique, puis aux illustrations des œuvres littéraires qui ont fait sa renommée.
Aux côtés des classiques anglais tels que Shakespeare, les illustrations des textes de Rabelais et de Balzac tiennent ici une place de choix, avec la présence de certaines illustrations des fameux Pantagruel, Gargantua ou des Contes drolatiques. On regrettera néanmoins que les Contes de Perrault et les Fables de La Fontaine n'aient pas été plus présents, d'autant plus que l'affiche de l'exposition, ornée du célèbre Chat botté, laissait présager le contraire... Une légère déception de ce côté, même si la présence d'ouvrages du XIXe siècle rehausse l'ensemble, et les illustrations saisissantes de La Divine Comédie de Dante, notamment de l'Enfer, pallient ce cruel manque.

L'Enfer de Dante & Don Quichotte de Cervantes

Puis, Doré s'attaque à des sujets plus poignants et douloureux. Son ressenti lors de son voyage à Londres se déroule ainsi sur les toiles et plus particulièrement les lavis, à travers des scènes de pauvreté et de misère effroyables mais d'un esthétisme incroyable, avec ces tons ocres mêlés de bleu et de blanc immaculé. Certaines scènes, comme cette mère épuisée des bas-fonds de Londres qui s'accroche à ses deux enfants, sont réellement saisissantes.

Pauvresse à Londres
Vient ensuite l'Espagne, croquée à vif lors du voyage de l'artiste qui dépeint ses guitaristes et ses miséreux, et exerce son trait sur l'inévitable Don Quichotte, devenu depuis un classique.
L'exposition aborde par la suite les thèmes religieux chers à l'artiste, où l'on découvre notamment quelques originaux des illustrations de sa Sainte Bible, qui a marqué à jamais l'imaginaire collectif, ainsi que le sensationnel Christ au roseau. Les thèmes politiques, alors tonitruants à cause de la guerre contre la Prusse, suivie de la guerre civile qui fit rage lors de la Commune, prédominent également. Quelques toiles célèbres montrant l'horreur de la guerre, comme L'Aigle noir de Prusse, La Sœur de la charité sauvant un enfant ou encore L'Énigme, se laissent ainsi découvrir à nos yeux. Enfin, le parcours s'achève sur le sublime des paysages de Doré qui, comme lassé des hommes et de leur cruauté après ces sombres événements, s'applique à capturer la beauté de la nature, à travers des lochs écossais où la lumière perçant les nuages semble tout droit issue du Créateur...

Malgré un parcours qui n'est pas des plus intelligents, car scindé en deux parties à des étages différents et quelque peu chaotique dans la chronologie, l'exposition « Gustave Doré : L'imaginaire au pouvoir » dévoile autant de toiles et de gravures qui ont fait la gloire de l'artiste que de petites pépites méconnues, tout autant saisissantes, et que j'ai eu à cœur de mettre ici en lumière. Chaque pièce est un délice — même si parfois teinté d'horreur pour les yeux —, et les quelques faiblesses de l'exposition sont oubliées dès que l'on pose notre regard sur le trait de cet artiste aux doigts d'or.

Ainsi s'est achevée hier cette fabuleuse plongée dans le monde de Gustave Doré. Néanmoins, que les dépités qui n'ont pas pu se gorger de ces merveilles se réconfortent quelque peu, vous pouvez retrouver l'univers de l'exposition à travers l'épais et magnifique catalogue, qui va bien au-delà des œuvres présentées lors de l'événement, et parcourir l'excellent site de l'exposition réalisé par la BnF, qui est une petite mine d'or.

Le Château hanté & Les hiboux

Je tire ainsi une révérence chaleureuse au musée d'Orsay pour cette exposition de talent, hélas étrangement courte au vu de sa richesse et de son pouvoir d'attraction...


Exposition Gustave Doré : L'imaginaire au pouvoir
Musée d'Orsay - 1, rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
Du 18 février au 11 mai 2014

7 commentaires:

  1. Magnifique exposition effectivement !

    Mais je ne vous y ai pas vu ... ou alors, peut-être étais-je trop absorbée par la contemplation des gravures ? ( hé hé )

    J'ai adoré les tableaux situés au rez de chaussé, les sujets aux ambiances fantastiques ( évidemment ), les dimensions colossales des toiles et la somme de travail ( considérable ) que ces oeuvres représentent m'ont laissé pantoise et admirative.

    Un artiste talentueux et véritablement très prolifique ... moi qui ne connaissait quasiment que ses gravures les plus populaires ( Contes de fées et Fables de la Fontaine ) j'en ai pris plein les yeux !

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    1. Oh, vous y étiez aussi pour les derniers jours ? Quelle incroyable coïncidence (décidément, le destin veut nous réunir, héhéhé) ! Je ne doute pas d'avoir été trop obnubilée par les gravures également pour repérer un visage connu dans la foule...

      Il est vrai que c'est un point fort de l'exposition que de réunir toutes les facettes du talent de Doré, car pour ma part, j'ignorais tout de ses dons de sculpteurs... Et je suis tombée amoureuse de ses lavis, quelle magnifique technique !

      Contente que nos esprits se soient rencontrés sur cette exposition exceptionnelle, et au plaisir de vous surprendre au détour d'autres galeries ! :)

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  2. Je ne le savais pas sculpteur... mais aucun doute, il a de multiples talents (j'en suis très admirative !).
    Tu as bien fait de braver pluie et vent (et temps d'attente) pour voir cette exposition. Je pense que tu t'en serais voulue de l'avoir ratée ;)

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    1. J'ignorais également tout de ses talents de sculpteur ! Comme quoi, ce sont ses gravures et ses toiles qui sont les plus évocatrices dans l'imaginaire collectif...
      Héhé, en effet, j'aurais lourdement pesté contre moi-même si je n'avais pas bravé les éléments déchaînés, car cela valait vraiment le détour ! :)

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  3. Je ne connaissais pas « Joyeuseté », j’adore le côté délirant de l'uvre ! Et je ne savais pas que Doré s’était interessé à la Commune de Paris, une période dramatique de l’Histoire de France qui m’a toujours passionné, du coup je vais regarder ça de plus près… Encore un article passionnant, merci ;)

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    1. N'est-ce pas ? :D J'ai adoré cette sculpture également, c'est tellement surprenant, drôle et à la fois choquant (et bourré de talent, accessoirement) !
      Si tu t'intéresses à la Commune de Paris, tu vas te régaler (enfin, entre guillemets puisque ce n'était pas très joyeux) car il l'a croquée par de nombreuses toiles !
      Et un immense merci pour le compliment, j'en suis rouge de plaisir ! :)

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  4. Je t'en prie, c'est sincère ! Effectivement, j'avais étudié cette période à la fac en Histoire, j'avais d'ailleurs réalisé un exposé... Le tableau "L'Énigme " est terrible !

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