jeudi 1 mai 2014

Les Dames du Lac, Marion Zimmer Bradley s'égare dans les brumes


Un royaume baigné de brumes magiques, une Grande Prêtresse voyant l'avenir, un nouveau roi sacré, une femme succombant au charme du Haut Roi... Un héritier unique en naîtra, lien entre les deux mondes de la chrétienté et du druidisme. Un homme de légende, prénommé Arthur.

En m'engouffrant avec avidité dans ce premier tome du Cycle d'Avalon, j'avais conscience de m'attaquer à un gros morceau de la fantasy, de toucher de mes doigts profanes un texte qui oscillait à la frontière du sacré. Hélas, mon engouement premier s'est vite évaporé pour se laisser lentement mourir sur les rives du lac... Ce n'était pas faute de curiosité, car j'étais enchantée à l'idée de découvrir ce récit si fameux, qui a dépoussiéré la légende arthurienne en lui donnant un nouveau relief. Le prologue est en outre très envoûtant, et la voix de Morgane, diaphane et irréelle, donne de suite le ton du roman, doux, lent et délicat. Mais c'est justement cette lenteur qui, plus tard, a fini par me lasser. En réinventant la légende d'Arthur, Marion Zimmer Bradley fait montre d'une certaine ambition, car c'est là une entreprise bien périlleuse. À travers quelque quatre cents pages, l'auteure prend le temps de développer son récit et de déployer ses diverses ramifications, mais les nombreux personnages, aux noms changeants de surcroît, tendent parfois à la confusion. Dès les cent premières pages, ma lecture s'est embourbée et, pendant un temps, j'ai failli abandonner la lutte et rendre les armes. 

En persévérant, j'ai néanmoins goûté avec plaisir la richesse de ce premier récit, qui a le mérite de recréer la légende du Roi Arthur selon le point de vue des femmes. Oublions les héros chevaleresques, Arthur, Lancelot, Merlin et compagnie, laissons place aux femmes, à Morgane la Fée, à sa mère Ygerne, à Viviane, la Dame du Lac, mais aussi à Guenièvre, la célèbre épouse du Haut Roi. Toutes ces femmes qui, dans l'ombre, ne sont pas moins le cœur de la légende et sont ici mises en lumière. Ce point de vue inédit m'attirait tout particulièrement, mais il n'est pas exempt de faiblesse et chancelle parfois au gré de transitions un peu brutales. Après en avoir fait le centre pendant une centaine de pages, l'auteure abandonne soudain l'une de ces femmes pour l'oublier presque totalement et se concentrer sur une autre, en se laissant aller à des ellipses temporelles frustrantes.

Lady Avalon, par JE Shannon
Néanmoins, Marion Zimmer Bradley prend le soin de creuser patiemment les figures féminines de son récit, et si certaines m'ont davantage touchée que d'autres, chacune révèle les dilemmes moraux et éthiques qui les tenaillent, coincées qu'elles sont entre leurs obligations — de reine, d'épouse, de prêtresse de mère, de fille, de sœur... —, leurs croyances et leurs désirs. Ygerne est ainsi tiraillée entre son devoir envers son époux, le duc de Cornouailles, et sa passion pour le roi Uther ; Morgane se destine à devenir Grande Prêtresse mais brûle de désir pour un chevalier ; Viviane, quant à elle, se dévoue corps et âme à la Déesse, au détriment de ses aspirations personnelles ; et Guenièvre, épouse pieuse d'Arthur, n'a d'yeux que pour Lancelot... Chacune, à sa façon, éprouvera les difficultés de la vie et des amours brisées, avortées, impossibles, et se forgera un caractère bien à elle. Si Ygerne, froide et déterminée, ainsi que Guenièvre, chrétienne farouche et pleurnicheuse invétérée, ont fréquemment suscité mon agacement, Morgane et Vivane ont été en revanche deux grands coups de cœur. La première, avec sa longue chevelure brune et le croissant de lune qui orne son front, m'a particulièrement envoûtée par son authenticité, tenaillée qu'elle est par le doute et la peur, malgré la promesse d'un destin tout tracé au sein d'Avalon. La plus terre-à-terre, elle est aussi la plus humaine et la plus touchante, et l'on se prend d'affection pour cette pauvre créature délaissée, brisée. Viviane, quant à elle, charme par son charisme et son aura, et nous peine par ses sacrifices personnels. Une figure féminine d'une incroyable force.

Marion Zimmer Bradley façonne ainsi des personnages différents et imparfaits, qui ont le charme de l'authenticité et de la disparité. Mais loin de se focaliser uniquement sur ces êtres de papier, le roman donne également à réfléchir sur les luttes entre les peuples. Alors que l'invasion des Saxons se fait toujours plus pressante, les chrétiens tentent par ailleurs d'imposer leur religion au détriment du culte païen et des lois d'Avalon. Cet éclairage sur l'intolérance de la chrétienté, finement réalisé, est très intéressant, et l'on se sent démuni face à l'acharnement dont les prêtresses et les druides, pointés du doigts comme des sorcières et des démons, sont les tristes et pacifiques victimes. En plus de recréer une légende bien connue, Marion Zimmer Bradley prend soin de dévoiler les pans historiques, politiques et religieux pour les placer au cœur de son intrigue et fait ainsi de ce premier roman une histoire d'une grande densité.

Malheureusement, les longueurs du récit auront eu raison de mon engouement initial, et malgré l'aura de Morgane et de Viviane ainsi que l'atmosphère enchanteresse du roman, j'ai quitté ces Dames du Lac avec une certaine amertume. Les brumes d'Avalon ne se seront donc pas évanouies pour me laisser le passage... La magie était peut-être là, mais elle ne m'a hélas pas touchée de sa grâce.

Les Dames du Lac (Le Cycle d'Avalon, 1), Marion Zimmer Bradley, Le Livre de poche, 407 pages.

10 commentaires:

  1. Rentre les armes, comme c'est bien trouvé de votre part. J'aime beaucoup ^^

    Très bonne chronique que la vôtre comme toujours.

    Chronique qui paradoxalement, me "rassure" d'autant plus que j'ai le souvenir d'avoir lu le 1° tome de cette série il y a quelques années, mais étrangement, il ne m'en reste rien ... juste la sensation un peu vague d'un récit qui ne m'a pas particulièrement passionné ( comme parfois, une mayonnaise ne veut pas prendre )

    Donc au final, que vous non plus, n'ayez pas spécialement accroché avec cette histoire ( alors qu'il s'agit là d'un sujet en or ! Les Dames du Lac quand même ^^ ) me réconforte sur ma piètre mémoire concernant ce roman.

    Ouf !

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    1. Je dois avouer que je suis également rassurée de voir que vous avez eu le même ressenti, Constance, car je m'étonnais de ne pas dévorer ce grand nom de la fantasy comme il se doit... Je l'ai fini il y a peu, et déjà, certains éléments de l'histoire m'échappent !
      Peut-être a-t-il légèrement vieilli, ou bien la traduction mériterait d'être revue afin de lui donner un coup de jeune.
      Dans tous les cas, merci d'avoir partagé votre avis, chère Constance ! :)

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  2. C'est original, ces points de vue uniquement féminins :) je pense qu' j'aurais bien aimé aussi les personnages de Morgane et Viviane. Mais vu les longueurs je passe mon tour, en ce moment j'ai envie de romans un peu rythmés.

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    1. En effet, les points de vue féminins font toute l'originalité du cycle, et c'est ce qui m'a séduite également ! Je comprends néanmoins que tu passes ton chemin, car c'est un livre lent, qu'il faut prendre le temps de lire afin de le savourer. Je me suis trop embourbée dedans, et résultat, j'en suis sortie plus que mitigée !

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  3. Pas sûr que ce soit une lecture faite pour moi...
    Ceci dit, Marion Zimmer Bradley reste en effet un grand nom de la fantasy, et son cycle (ses cycles, avec notamment la très looooongue "Romance de Ténébreuse" !) fait (font !) partie des grands classiques du genre.
    Sans doute est-ce malgré tout un passage obligé...

    Au moins, tu es fixée quant à ton ressenti sur ce cycle-ci...

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    1. Oui, je me suis lancée dans ce cycle en me disant que j'allais rencontrer un chef-d'oeuvre, ce qui a peut-être contribué à mon désenchantement... Je n'aurais pas dû me forger des attentes si fortes !
      Doux Jésus, je n'imagine pas la longueur de la "Romance de Ténébreuse", en effet, ce doit être quelque chose ! Pour le coup, je n'ai pas le courage de me lancer dedans... :)

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  4. J'ai lu cette trilogie il y a des années (il doit y avoir plus de dix ans ^^) et j'avais beaucoup aimé ! En tout cas, je ne me souviens pas de m'être ennuyée :)

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    1. Tiens, je suis contente de me frotter à un avis positif ! Tu me donnes envie de me confronter au deuxième tome alors, histoire de confirmer ou renverser mon ressenti... Affaire à suivre ! :)

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  5. J'ai toujours hésité avec cette saga .. vu ton avis, je vais attendre encore un peu ;-) Je découvre ton blog petit à petit.

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    1. Voui, à ta place, je serais du même avis : laisse un peu d'eau couler puis lorsque tu seras certaine, plonge, car il faut vraiment être dans de bonnes conditions pour le lire... Personnellement, je l'ai lu de façon trop décousue car j'avais une semaine chargée, et il a par conséquent traîné en longueur... Ce qui n'était pas l'idéal.

      Je suis ravie de te trouver ici en tout cas, et j'espère te recroiser bientôt si le blog te plaît ! Bonne visite ! :)

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