jeudi 29 mai 2014

La Voix des rois, Oliver Peru & Patrick Mc Spare envoûtent de leur voix de conteurs


Pourpre comme le sang, fluide comme la brise du vent, cette cape n'est pas qu'un vulgaire bout d'étoffe. Dès que l'une d'elle se profile dans les rues de Tewkesbury, c'est l'ensemble du village qui succombe à la frénésie, car seule une poignée d'hommes et de femmes ont le droit de s'orner de ce vêtement. Ce sont les Haut-Conteurs. Grâce à leur voix unique à l'incroyable pouvoir hypnotique, celle qu'on appelle « la voix des rois », les Haut-Conteurs ravissent les foules de leurs récits et sillonnent l'Europe à la recherche d'histoires et d'exploits à relater. Pour Roland, humble fils d'aubergiste qui ne rêve que d'aventures et de voyages, la venue d'un Haut-Conteur au village, le surnommé Corwyn le Flamboyant, est presque un miracle. Mais lorsqu'il apprend que le Haut-Conteur s'est volatilisé dans la forêt, sa fièvre retombe aussitôt. C'est alors qu'une autre maîtresse pourpre, Mathilde la Patiente, arrive à son tour afin d'éclaircir le mystère de la disparition de son confrère. Poussé par l'ardeur d'un courage naissant et son désir d'aventure, Roland décide de mettre fin à la monotonie de son existence et se lance sur les traces du Flamboyant, chevauchant sans le savoir vers une histoire qui bouleversera à jamais sa destinée.


Poser un soulier à Tewkesbury, c'est décider de s'engouffrer dans une histoire sans un regard en arrière et de ne pas s'arrêter avant d'en être sorti. Prenez donc le temps de faire votre baluchon car, croyez-moi, vous ne quitterez pas les Haut-Conteurs de sitôt... Si j'étais prudente à l'origine, Oliver Peru m'ayant demandé avec une pointe d'étonnement si j'étais certaine de vouloir tenter une aventure destinée pour la jeunesse lorsque nous nous étions rencontrés, je n'ai pourtant eu à aucun moment l'impression de m'engouffrer dans un roman pour enfants, tant la qualité de l'écriture m'a surprise et charmée par sa beauté, sa fluidité maîtrisée et sa poésie.

C'est donc conquise et ensorcelée que, dès le premier paragraphe, je me suis jetée sur les traces des Haut-Conteurs, avec une impatience croissante. L'intrigue déroule en effet ses nœuds et ses rebondissements sans attendre, et tandis que le village est en émoi à l'arrivée du Flamboyant, c'est dans le brouhaha de l'auberge La Broche Rutilante que l'on fait la rencontre du jeune protagoniste, Roland. Promis à reprendre l'affaire familiale, le jeune homme rêve pourtant d'une existence tout autre et envie celle des Haut-Conteurs, ces voyageurs infatigables à l'incroyable savoir. Mais Roland sait que la cape pourpre n'effleurera jamais ses épaules, cette vie trépidante ne seyant pas à un fils d'aubergiste...
Ou du moins le croit-il, car lorsque le Flamboyant s'évanouit dans la forêt, tout le village le croit tombé aux mains des goules qui, selon les rumeurs, sévissent dans les alentours. Roland y voit alors la promesse d'aventure qu'il attendait, et le voilà galopant dans les bois à la nuit tombée. Malgré son inexpérience et sa maladresse, le garçon retrouve la trace du maître pourpre qui, gravement blessé, lui confie un parchemin, quelques mots énigmatiques de grande importance et lui remet sa précieuse cape, avant de rendre son dernier souffle. Ramenant le cadavre du Haut-Conteur au village, Roland revêt la cape pourpre et se promet de poursuivre la quête du Flamboyant. C'est donc aux côtés de Mathilde la Patiente que le jeune homme devra réaliser son apprentissage, alors que les deux Haut-Conteurs s'apprêtent à se lancer sur les traces des assassins du Flamboyant et à partir en quête d'un mystérieux Livre des Peurs...

Promenons-nous dans les bois... (Riding Hood, par Scott Murphy)

Si le jeune Roland souhaite de l'action, il en aura pour son argent, car c'est une aventure aussi trépidante qu'effrayante qui l'attend dans les bois de Tewkesbury, et il l'apprendra à ses dépens. Le cœur gonflé d'espoir et d'audace, il n'en demeure pas moins peureux et menteur lorsque le courage lui fait défaut, ce qui nous le rend d'autant plus sympathique, car cela nous change des héros surpuissants à qui tout réussit. Le jeune homme s'attache ainsi notre affection sans effort, et s'il est parfois un peu long à la détente et dévoile une certaine niaiserie due à l'âge ingrat (notamment lorsqu'il est question de filles), Roland est néanmoins animé d'une grande ténacité, d'une soif d'apprendre intarissable et fait preuve de quelques répliques piquantes bien senties !
La relation qui se noue entre le jeune homme et son mentor, glaciale à l'origine, se réchauffe peu à peu lorsque Mathilde prend conscience de la persévérance de son élève et décide de le prendre sous son aile. Le personnage de la Haut-Conteuse, empli de mystère au commencement, se révèle d'une étonnante épaisseur, et malgré sa froideur première, on succombe sans tarder au charme de la jeune femme, courageuse et intrépide, qui s'amuse de quelques sarcasmes délicieux envers son jeune coéquipier en l'affublant de sobriquets ridicules. Quant à la palette des personnages secondaires, très fournie et bigarrée, celle-ci offre aussi des rencontres intrigantes, entre le plus vieux Haut-Conteur, dit le Ténébreux, un étrange chevalier ermite, un sheriff suspect, un prêtre illuminé et quelques paysans un peu rustres...

Mais à Tewkesbury, on ne doit jamais se fier aux apparences, à l'instar du récit qui n'est pas toujours ce qu'il semble être et réserve quelques surprises... Ainsi, je ne m'attendais pas un instant à trouver une créature de la nuit au sein de cette histoire, mais les auteurs convoquent néanmoins la mythologie de « l'upyr » avec finesse et intelligence, brouillant les pistes, multipliant ses formes et ses apparitions afin de mettre nos attentes en déroute.

Une page du Livre des Peurs, et le château du chevalier Waddington.

Enfin, c'est dans le déploiement de leur univers, mêlant les terres d'Angleterre, l'époque médiévale et le fantastique, que réside le talent d'Oliver Peru et de Patrick Mc Spare. L'atmosphère sombre et effrayante du récit, emplie de décors de forêts enténébrées et humides et de caveaux oubliés, nous fait ainsi délicieusement frissonner. Mais c'est avant tout la caste des Haut-Conteurs, ces hommes et ces femmes à la voix magique et qui combattent les démons avec une force étonnante, qui pique notre curiosité et nous passionne. Leur quête, s'approchant du sacro-saint Graal, se révèle d'autant plus fascinante. Quel est donc ce Livre des Peurs et quel pouvoir détient-il ? Est-il l'œuvre de Dieu ou du Diable ? Au cœur de cette vaste quête vers le savoir et la vérité, le lecteur se surprend à tenter de déchiffrer les indices et les messages cryptés tantôt dans les pages du Livre des Peurs, tantôt gravés dans la pierre des cimetières de Tewkesbury. Toutefois, nombre d'interrogations restent mortes sur notre langue à la fin de l'ouvrage et afin de percer l'épais mystère, il faudra faire preuve de patience...

La Voix des rois m'a ainsi entièrement envoûtée et a fait naître en moi le désir de jeter, à mon tour, une cape pourpre sur mes épaules et de sillonner les bois en quête de mystères et de secrets à dévoiler... Entrecoupés d'illustrations dont les hachures de jais évoquent les gravures d'antan, les chapitres de ce premier tome se dévorent sans effort, à mesure que le lecteur succombe davantage au charme irrésistible de la voix de ses auteurs. Car, s'ils n'ont rien à envier à la puissance ensorceleuse de personnages aussi magnétiques que Mathilde ou le Flamboyant, Oliver Peru et Patrick Mc Spare s'affirment avec ce premier volume en Haut-Conteurs suprêmes.

La Voix des rois (Les Haut-Conteurs, 1), Oliver Peru & Patrick Mc Spare, Scrineo Jeunesse, 288 pages.

Le coup de crayon d'Oliver Peru, un petit trésor.

5 commentaires:

  1. Magnifique dédicace ! Cela valait vraiment la peine de faire des pieds et des mains aux Imaginales du week-end dernier ^^

    Très agréable chronique : même si les auteurs ne me sont absolument pas familiers, l'envie de revêtir également ma cape pourpre m'a taraudé plus d'une fois à la lecture de votre résumé ^^

    Serait un de vos records de lecture ? Si je compte bien, vous avez mis ( allez quoi ) 3 jours pour lire le livre + 1 journée pour rédiger votre chronique ?

    Impressionnant !

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    1. N'est-elle pas à tomber, en effet ? Ah, je me damnerais pour le coup de crayon d'Oliver Peru, sans hésiter un instant !

      En fait, j'ai lu ce premier tome avant d'aller aux Imaginales, mais vous ne vous trompez pas, je l'ai dévoré en très peu de jours, cela dit il était déjà dédicacé ! :) J'en ai profité pour faire dédicacer les deux tomes suivants aux Imaginales, et les dessins sont magnifiques également ! Mais patience, héhéhé. Donc en fait, j'ai été honteusement lente, car j'ai mis deux semaines quasiment pour faire ma chronique, j'ai honte ! Mais bizarrement, c'est souvent sur les livres que j'adore, que j'ai le plus de mal à écrire (enfin à dire des trucs intelligents)...

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  2. Vous disposez de deux autres dédicaces à nous faire découvrir ?

    Voilà qui promet de jolies surprises inédites pour vos prochaines chroniques des Hauts Conteurs ^^

    ( Quant la pertinence de vos propos, rassurez vous, elle n'est plus à prouver ... sinon cela ferait longtemps que vos fidèles lecteurs auraient tout simplement déserté votre joli blog hé hé ! )

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  3. Superbe ! Voilà qui me donne très envie de lire le tome 2, tout à coup ! Tu l'as également ?

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    1. Ahhh, contente que ça ait ravivé la flamme, car c'est grâce à toi que j'ai connu la série ! :)
      Oui, j'ai les deuxième et troisième tomes qui m'attendent bien sagement et me tendent leurs petits bras ! Je ne sais pas comment j'arrive encore à résister, d'ailleurs.

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