vendredi 4 avril 2014

La Vampire, Paul Féval à la poursuite d'une démoniaque beauté


À l'aube du XIXe siècle, Paris s'éveille au son de folles rumeurs. Le peuple ne sait plus à qui tendre l'oreille ; doit-on écouter les pêcheurs de fortune qui campent le long de la Seine en raison de l'abondance insolite du poisson, ou bien à celle, plus grave, qui murmure qu'une créature du démon sévit au cœur de la capitale ? Alors que de jeunes gens fortunés disparaissent sans laisser de traces, le mot Vampire court sur toutes les lèvres. Serait-ce là l'œuvre du malin ou seulement la surface d'un complot bien plus dangereux ? La jeune Angèle n'a cure de ces rumeurs et cherche à tout prix à percer le mystère de la distance grandissante de son promis, René. Mais elle ignore que lui aussi est pris dans la tourmente de l'enfer, prodiguée par une chevelure d'or et d'ébène qui saigne la capitale à blanc...

« In vita mors, in morte vita. »

Entrer dans La Vampire est un peu comme de revêtir un corset ; il faut prendre sa respiration, serrer le ventre, et ne plus respirer jusqu'à la fin. Ce n'est pas facile de prime abord, mais une fois que l'on s'y habitue, on l'oublie comme une deuxième peau. En effet, il ne faut pas s'effrayer devant le premier chapitre, fourmillant des détails politiques qui secouent la France en ce mois de février 1804, alors que Napoléon Bonaparte n'est pas encore coiffé de la couronne d'empereur. Un peu alarmée au début, je m'inquiétais de ne pas pouvoir suivre toutes les subtilités historiques et politiques qui se dessinaient à l'ouverture, mais que l'on soit rassuré, cette dimension, bien que sous-jacente tout au long du roman, s'éclipse par la suite au second plan au profit de l'intrigue proprement romanesque.
Et c'est là que l'aventure commence. Avec cette lenteur et ce style prolixe propres aux feuilletonistes du siècle payés à la ligne, Paul Féval se joue de notre curiosité et nous plonge dès le départ dans l'obscurité du mystère. À l'image des pêcheurs de Seine, l'auteur nous tend quelques appâts, et il suffit de mordre pour que l'histoire se dévoile peu à peu à nos yeux embrumés. Une amoureuse désespérée, un père inquiet, un promis enfiévré, une femme à la beauté exquise... Paul Féval nous présente une galerie de personnages contrastés et bigarrés, qui trouvent chacun une place dans ce ballet funeste étourdissant. S'il n'y a pas de réel protagoniste, chaque personnage jouant un rôle égal au sein de l'intrigue, une figure se démarque cependant au milieu des visages : celui de la vampire, la magnifique et redoutable comtesse Marcian Gregoryi. Face à cette beauté physique si exquise, aux cheveux dorés comme le soleil et au minois angélique, mais dont la cruauté se révèle implacable, on ne peut qu'être tiraillé entre admiration et effroi. Et le tour de force est bien là.

Couverture de La Vampire © Bruno Wagner
Au lieu de contempler avec terreur un démon hideux et inhumain, comme l'étaient les vampires de l'époque, Paul Féval façonne une créature d'autant plus terrible qu'elle est enchanteresse. Il nous faut à tout prix remettre l'ouvrage dans son contexte, car il n'en brille que davantage par son étonnant avant-gardisme. Publié en 1865, La Vampire voit ainsi la lumière du jour avant la célèbre Carmilla de Sheridan Le Fanu, que le lectorat découvre en 1872, sans parler du Dracula de Bram Stoker, qui émerge à la fin du siècle. Paul Féval crée ainsi de sa plume la toute première femme vampire de la littérature et réussit un coup de maître absolu.

« Ne me soupçonnez jamais, je suis à vous comme si mon cœur battait dans votre poitrine ! »

Je suis littéralement tombée sous le charme envoûtant de la comtesse, de sa joliesse si parfaite, de la grâce de ses mouvements et de son art si maîtrisé de la persuasion. Comme hypnotisée, j'ai suivi son ombre à travers les rues de Paris et trébuché sur les os qu'elle semait sur son passage, sans pouvoir quitter sa sublime chevelure des yeux. Mais elle n'est pas qu'une simple sirène. Au contraire, le personnage révèle lentement l'incroyable profondeur de l'abysse qui la ronge de l'intérieur. Loin d'être un vulgaire démon qui ne mérite que de mordre la poussière, la comtesse Marcian Gregoryi narre de sa voie chantante sa pitoyable histoire, véritable tragédie. Car si la malédiction de sa nature l'oblige à voler des vies afin de gagner quelques heures de jeunesse et de beauté, celles-ci ne tardent pas à se faner à nouveau... L'histoire de la vampire se révèle d'une originalité surprenante, et s'il est criminel d'en dévoiler davantage, j'ose dire que j'ai été néanmoins fascinée et horrifiée par sa source de jouvence. Au fil de sa narration, la vampire dévoile ainsi un cœur de femme, mort mais battant toujours d'amour et de désespoir. Et si l'on observe le miroir de plus près, la créature ne serait-elle pas le reflet déformé de la douce Angèle, dévorée par le chagrin de son amour ? Se dédoublant sans cesse, la vampire se joue des apparences afin de cacher le cœur mort emprisonné en son sein, mais qui languit de retourner à la vie...

Roman méconnu tombé dans les ténèbres de l'oubli, La Vampire est un ouvrage qui chatoie d'originalité et de finesse, et que l'on découvre un siècle plus tard avec une saveur intacte. Si le style bavard de la littérature de l'époque peut déplaire à quelques lecteurs frileux, la beauté de la langue sauve cependant ces longueurs afin de les transformer en réels petits bijoux. Par ailleurs, tirons notre chapeau à Mille Saisons pour avoir remis ce texte au goût du jour grâce à un travail soigné de modernisation de la langue, ainsi que pour sa couverture, signée Bruno Wagner, dont la splendeur se passe de mots. L'illustration, à couper le souffle, reflète merveilleusement bien l'atmosphère gothique et romantique qui imprègne le roman, et la nature conflictuelle et duale de la vampire. Un parfait écrin pour cette perle fantastique.
Hélas bien trop vite enterrée par la postérité, La Vampire renaît ainsi de ses cendres afin de goûter enfin à la lumière qu'elle mérite.

La Vampire, Paul Féval, Mille Saisons, 326 pages.

8 commentaires:

  1. C'est vrai, on cite souvent Le Fanu et Stoker comme pères du vampirisme mais on oublie Paul Féval...Bon je t'avoue que je ne suis pas tentée, mais c'est effectivement sympa de l'avoir réédité, comme quoi la vogue des vampires sert à redécouvrir des textes classiques tombés dans l'oubli !

    Sinon, je ne sais pas si tu fais les tags mais au cas où, je t'ai taguée pour le Liebster Award (http://bleueetviolette.wordpress.com/2014/04/06/liebster-award/) :D

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    1. Arf, dommage, mais je comprends parfaitement, d'autant plus que c'est un livre un peu plus difficile du fait de l'époque. Dans tous les cas, je suis d'accord, je trouve qu'il est bien trop méconnu...

      Oh, tiens, je vais voir de ce pas ce Liebster Award, merci d'avoir pensé à moi ! :D

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  2. Tu m'as donné envie de lire ce livre :) tout comme tu m'as donné envie de lire les Ames perdues (que je lis en ce moment) de Z Brite. Je vais donc probablement me le procurer prochainement.
    J'aime beaucoup l'aspect romantique et "beau" du vampire, tel qu'il est dépeint par Anne Rice, par exemple.

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    1. Tu m'en vois comblée ! :) Je pense que c'est vraiment un livre à découvrir quand on aime la littérature vampirique, car il est vraiment original et très en avance sur son temps. Et le personnage de la vampire... je l'adore !
      Je croise les doigts pour Âmes perdues également, j'espère que tu accroches !

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  3. Eh bien là, chère Flora, vous pouvez vous targuer de m'avoir appris quelque chose aujourd'hui ^^

    J'ignorais totalement que ce roman était antérieur au "Carmilla" de Sheridan le Fanu ... d'autant qu'avec cette jaquette modernisée ( et fort jolie au demeurant ) j'étais persuadée qu'il s'agissait encore d'un énième récent récit surfant sur la vague vampirique des ces dernières années ... mais que nenni !

    Il s'agit donc d'un authentique roman de vampire, à l'ancienne et "made in France" en prime !

    Au moins trois bonnes raisons pour qu'il rejoigne prochainement ma bibliothèque ^^ Merci de cette chronique !



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    1. Je vous rassure, ma chère Constance, j'ignorais tout de ce livre avant de tomber sur sa belle couverture, totalement au hasard... Il est vraiment méconnu et la postérité n'a pas été très aimable avec ce titre, hélas !
      C'est donc une belle découverte, qui plus est totalement inattendue !

      J'espère, dans tous les cas, qu'il vous ravira (n'hésitez surtout pas à m'en dire des nouvelles, en bon comme en mal) ! :)

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  4. C'est vrai que la couverture est sublime ... elle me donne envie de plonger dans l'univers du livre, je vais peut-être me laisser tenter !

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    1. Je dois dire que, pour ma part, c'est la beauté de la couverture qui m'a décidée. Quel magnifique travail ! Et le roman est vraiment une bonne surprise, donc laisse-toi tenter, chère Charlotte ! :D (comment ça, je fais l'avocat du diable ?)

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