mardi 15 avril 2014

La Captive de l'hiver, Serge Brussolo prisonnier de la glace


La Captive de l'hiver résonnait comme une promesse viking. Du sang, du sexe et des dieux. Et quelques barbes blondes tressées. Voilà ce à quoi je m'attendais ; d'être prise aux tripes de façon brutale et sauvage. Toutefois, le drakkar construit par Serge Brussolo, à l'allure fière et prometteuse, a suivi un vent différent de celui de mes attentes et a viré plus au Nord, se laissant prendre au piège de la glace...

Le commencement met l'eau à la bouche. Projeté dans un temps révolu, au cœur d'une abbaye de Normandie, on rencontre la jolie Marion, sculpteuse aux doigts de fée qui excelle dans son art. Mais l'air marin qui souffle sur cette côte normande est vicié, et les habitants ont un mauvais pressentiment. Un cortège funèbre arrive par la mer, ils le sentent... Les Vikings. La peur ne trompe pas, et la déferlante s'abat inévitablement sur le village. Tandis que l'abbaye est saccagée, les prêtres poignardés et les jeunes filles violées, Marion se réveille entravée de gantelets de fer. Embarquée de force sur le drakkar qui prend la mer sans attendre, Marion découvre avec stupeur qu'elle n'est pas traitée à l'instar des autres prisonnières, mais avec crainte et respect, comme une otage princière. L'interprète qui lui sert de servante lui dévoile alors qu'elle va accomplir de grandes choses dans le pays du Nord, grâce à la magie qui vit dans ses mains. Sauf que Marion n'a rien d'une sorcière et ses doigts, si agiles soient-ils, ne peuvent accomplir aucun miracle...

En plongeant dans ces eaux troubles, il est difficile de ne pas saliver d'avance, mais c'est en fait la noyade qui nous attend, lente et sournoise. J'ai tout d'abord été surprise en constatant que ce récit était la suite d'un premier opus, Les Pèlerins des Ténèbres. Heureusement, il est tout à fait possible de se plonger dans cette aventure sans avoir connaissance de la première. Serge Brussolo fonde ainsi les bases d'un récit solide, et jette un voile opaque sur les nombreuses interrogations qui nous tenaillent dès le premier chapitre. Quel infâme dessein Marion sera-t-elle forcée d'accomplir ? En sera-t-elle seulement capable ? Quel noir destin l'attend dans la terre des glaciers, là où l'hiver ne se retire jamais ? À la fois inquiet et fasciné, on se blottit contre Marion et l'on découvre à travers ses yeux le mode d'existence de ces étranges barbares, ainsi que la secrète ambition qui dévore leur chef, Rök. L'auteur dévoile habilement les coutumes et croyances de ce peuple en décadence, à travers quelques confidences de la servante de la Française, quelques bribes de conversations dérobées. Cette plongée au cœur des Vikings, où il importe de mourir jeune à la bataille au risque de se couvrir de honte, est aussi fascinante qu'effrayante. Rehaussée par des décors qui donnent la chair de poule, comme l'étrange cité sculptée dans la glace que le clan habite, cette facette du récit est finement réalisée et apporte un éclairage intéressant sur le peuple viking, auquel j'étais peu familiarisée.


Néanmoins, cette force initiatique du roman ne parvient pas à pallier la faiblesse de sa narration, qui se précipite de façon maladroite au fil des chapitres. Les fondations ont beau être ciselées avec finesse, la plume de l'auteur dessine l'histoire à la hâte et bâcle les péripéties et les questionnements plus profonds de Marion, qui apparaissent alors superficiels et sans relief. Les personnages perdent ainsi de leur épaisseur, et la résignation et l'obstination de Marion agacent de façon croissante, tandis que des personnages forts, comme le chef guerrier Rök ou le séduisant Knut, épris de Marion et courageux comme un lion, sont seulement effleurés par la plume de l'auteur, qui ne taille pas dans leur profondeur pourtant si appétissante. Comme s'il souhaitait en finir au plus vite, Serge Brussolo ne prend pas le temps de fouiller son matériau et c'est là mon plus grand regret. Car je me laissais entièrement gagnée par cette histoire sombre et glaciale de dieux vengeurs, de jalousies claniques, et de morts cristallisés dans des tombeaux de glace... L'intrigue se révèle ainsi d'un grand potentiel, et l'on serait captivé par son déroulement si l'auteur prenait le temps d'en creuser tous les sillons et détours.

Une histoire qui aurait donc pu scintiller si l'auteur l'avait sculptée avec plus de finesse, mais qui finit hélas paralysée dans ce sépulcre de glace.

La Captive de l'hiver, Serge Brussolo, Le Livre de Poche, 314 pages.

8 commentaires:

  1. Dommage, ça avait l'air de bien commencer...
    J'aime bien l'époque où les romans savaient être courts, sans devoir se farcir une pentalogie de 700 pages par tome, mais parfois ça c'est fait au détriment de la construction de l'histoire et des personnages, c'est dommage...
    Il faudrait le meilleur des deux mondes ! ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis bien d'accord avec toi, les livres d'aujourd'hui s'allongent de façon alarmante (tout comme les films, d'ailleurs), alors que ce n'est pas toujours nécessaire... En revanche, ici, c'est vraiment regrettable, car le matériau de base était vraiment très bon ! En croisant les doigts pour tomber sur ZE pépite qui alliera les deux ! ;)

      Supprimer
  2. Oh la jolie phrase de conclusion ;) . C'est vraiment dommage que la narration et les personnages manquent de profondeur, l'univers viking (et sa citée sculptée dans la glace brrr) me tentait bien.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, c'est une déception un peu amère face au petit bijou que ce roman aurait pu devenir !
      Comme toi, j'étais très attirée par l'univers viking et si les décors et les coutumes sont assez soignés, c'est vraiment regrettable que le reste ne soit pas à la hauteur... Cela dit, rien que pour l'histoire, ça peut valoir le coup, vu qu'il se lit très vite ! ;)

      Supprimer
  3. Bien, bien. Donc je ne note pas !
    J'aime aussi les chroniques qui ne se terminent pas par un futur achat !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est vrai que, d'un coté, c'est bon pour la pile à lire ! Hélas, les chroniques donnent plus souvent envie d'acheter que de passer son chemin... Comment se montrer raisonnable dans ce cas ? :)

      Supprimer
  4. J’étais tombée sur sa fiche sur un site lecture et j’avoue que j’avais été vivement intéressée… Avant de lire tous les commentaires peu enthousiastes. Ce qui est dommage sachant combien j’idolâtre le peuple scandinave et leur culture. Je verrai si je me laisse tenter à mon tour puisque maintenant je suis mise en garde ! Et puis, si je peux glaner quelques informations supplémentaires concernant l'époque, hein.

    Merci pour cette chronique :)

    (Ps : Urgh, j’aime tellement ce wallpaper de Mount and Blade !)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis rassurée de voir que tu as lu d'autres avis mitigés. C'est vraiment dommage en effet, car ce bouquin avait vraiment tout pour plaire... mais ça coince. Cela dit, si tu aimes beaucoup le peuple scandinave, ça vaut peut-être le coup si tu as quelques heures de désoeuvrement devant toi ! ;)

      Supprimer