mardi 25 mars 2014

Dualed, Elsie Chapman lance le compte à rebours


Vivre ou mourir. West Grayer n'a pas le choix. Dans la ville fortifiée de Kersh, c'est une étape à laquelle aucun citoyen ne peut échapper. Un jour, un membre du Conseil sonne chez vous et vous voilà activé. Votre monde s'écroule, et à partir de cet instant fatidique, vous ne disposez que de trente jours pour vous « accomplir ». Pas un de plus. Trente petits jours pour traquer votre alter ego sans relâche, ce double génétiquement modifié qui vous ressemble comme un jumeau de sang, le trouver et le tuer. Pour survivre, pas d'autre échappatoire. West Grayer, quinze ans, le sait. Activée depuis peu, elle doit s'accomplir ou mourir de la main de son double. Le compte à rebours est enclenché, et à chaque minute, West prend conscience qu'elle est tout sauf prête à affronter la fatalité de sa destinée.

Remportez la victoire, méritez votre place.

Obsédant, Dualed vous prend en otage dès la première ligne, qui vous percute de plein fouet, et ne vous lâche plus jusqu'à la fin. Sachez-le, pénétrer dans l'enceinte de Kersh, c'est lier son destin à celui de West Grayer et retenir son souffle pour se lancer dans une course contre la montre effrénée. Plus rien ne compte à part ces trente misérables jours et ce désir brûlant de survivre, de triompher. Mais à quel prix ? Quels sacrifices ?
Dès la première page, l'absence de la moindre étincelle espoir nous frappe comme un coup de poing à l'estomac. Dans l'univers obscur et sans pitié de Kersh, il n'y a pas de place pour les faibles. Personne ne peut échapper à son destin. Avant son vingtième anniversaire, chaque citoyen doit affronter son double, réussir ou mourir. West Grayer ne se berce pas d'illusions. Comme beaucoup d'autres, elle a déjà perdu plusieurs membres de sa famille. Un frère, une sœur, ses deux parents... Il ne lui reste plus qu'un frère, Luc, sa seule famille et unique lumière dans ce monde de ténèbres, ainsi que Chord, le meilleur ami de celui-ci. À quinze ans, son cœur est déjà broyé par la vie, mais son instinct de survie et sa détermination sont plus forts. S'entraînant sans cesse, West se croit fin prête. Mais son activation précoce fait soudain chavirer le fragile équilibre de son existence. Le coup de grâce tombe sur sa nuque, implacable. Car tous espèrent être activés peu avant la vingtaine, à l'échéance ultime. Or, aucun retour n'est possible, aucune issue envisageable. Son assurance s'écroule d'un seul coup, et West s'entête à fuir l'inévitable. Elle ne peut pas. Elle n'est pas prête.


Celle qui était auparavant certaine de triompher commence à douter. Mérite-t-elle vraiment de remporter la victoire ? Est-elle plus forte que son double, aux yeux d'une froideur et d'une détermination implacables ? Son « Alt » ne mérite-t-elle pas aussi de vivre et de triompher ? Au fil des pages, Elsie Chapman livre en filigrane une réflexion fascinante sur l'altérité et la gémellité, liés ici de façon inextricable. Comment peut-on décider que l'on vaut mieux qu'un autre être humain ? Comment anéantir le seul être qui nous renvoie notre propre image comme dans un miroir ? Jusqu'où est-on prêt à aller pour survivre ? Car l'assassinat est la seule voie de West pour gagner le droit de vivre et la reconnaissance de ses pairs. Mais ne perdra-t-elle alors pas son bien le précieux, son humanité, en souillant ses mains d'un sang indélébile ?

C'est avec une tension et une émotion sans cesse grandissantes que l'on talonne West Grayer, en proie à la peur, au doute et au découragement, inlassablement traquée par son Alt à travers les quartiers de Kersh. On se prend d'affection pour cette héroïne si humaine, qui hésite, prend des décisions, bonnes et mauvaises, commet des erreurs, mais se surpasse pour avancer, toujours. Le ton de sa narration, sec comme des balles qui pétaradent d'un pistolet, laisse transparaître un isolement déchirant, le terrible besoin d'être aimée, rassurée et protégée. De voir son cauchemar s'achever. Sous ses airs de dure à cuire, West n'est donc qu'une adolescente terrifiée à l'idée d'échouer et de perdre l'être qu'elle aime... Son unique défense est de se replier sur elle-même, et de se constituer une carapace impénétrable, comme un gilet pare-balles. Mais cette armure, sous le poids de la détresse, ne tardera pas à se fissurer.


La boule au ventre, on plonge corps et âme dans le monde de West, pour un voyage sans retour, à la fois paralysé par l'angoisse et fasciné par cette cité qui ne connaît que la force et la violence. L'univers post-apocalyptique, pour lequel j'ai un faible particulier, imaginé par Elsie Chapman se révèle en effet finement travaillé et d'une originalité captivante. Le fonctionnement de cette société sans pitié choque et intrigue le lecteur, qui découvre au fur et à mesure l'étendue de la discipline sauvage qui pèse sur chacun de ses habitants. Régie par un Conseil tout-puissant, Kersh est ainsi le dernier bastion d'une humanité déclinante et se trouve totalement coupée du reste de la planète, qui se livre à une sanglante troisième guerre mondiale. Dans la crainte d'une potentielle invasion, le Conseil de Kersh a mis au point un système de sélection radical : seuls les plus forts survivront, dans l'objectif de former des soldats d'élite pouvant défendre la cité.

La fracture qui sépare alors les accomplis des inactifs est à la fois troublante et révoltante. Les premiers ont droit à une vie normale, un métier bien payé, une vie de famille et jouissent d'avantages indéniables, comme le fait de pouvoir savourer les meilleurs aliments de toute la cité. Les seconds sont quant à eux condamnés à vivoter jusqu'à leur accomplissement ou leur mort, n'ayant accès qu'à des jobs sous-payés et trompant leur faim avec de la nourriture factice et sans goût. Méritez votre place, prouvez que vous êtes le meilleur. Tel est le leitmotiv qu'on  leur martèle à longueur de journée. Car tuer est le seul moyen d'avoir le droit de vivre une existence décente, de fonder une famille et de mettre des enfants au monde, qui devront à leur tour prouver leur supériorité ou mourir... L'humanité, déchirée par la violence la plus pure, n'est déjà plus que l'ombre d'elle-même.
Face à cet univers au potentiel énorme, mon seul regret est finalement de ne pas en avoir appris davantage sur les rouages et les secrets de cette société aussi puissante qu'effrayante. Le récit se dévore avec tant d'appétit que l'on en veut désespérément plus et que l'on en sort avec une certaine insatisfaction. Sans l'ombre d'un doute, Dualed aurait pu être intelligemment exploité sur plusieurs tomes, afin d'explorer toutes ses facettes et ses enjeux. J'aurais pu ainsi goûter plus longuement à cette délicieuse drogue et ne pas ressentir de manque en refermant le livre...

Tambourinant, mon cœur n'a cessé d'accompagner les battements de celui de West à travers cette course désespérée vers un dénouement fatal. Dystopie originale et férocement intelligente, Dualed est brillamment porté par une héroïne de caractère qui restera longtemps gravée dans ma peau. Alliant un rythme effréné à une réflexion passionnante sur l'humanité, Dualed marque le lecteur au fer rouge. Un sprint dont on sort haletant, les nerfs à vif, le cœur battant.

Dualed, Elsie Chapman, Lumen, 346 pages.

12 commentaires:

  1. Wahou, quelle chronique !
    J'ai vraiment adoré ce personnage, parce qu'il n'est pas facile, et ne laisse pas le lecteur dans une position confortable, et c'est tant mieux. Je trouve même plus facile de s'identifier à un personnage comme West plutôt qu'à une héroïne badass qui réussit tout ce qu'elle fait.
    J'en conclus que tu signeras pour la suite de la série ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Sia !
      Nous sommes exactement sur la même longueur d'ondes, à ce que je vois, cette West est vraiment un sacré personnage, et ça change des héroïnes "I'm the best" au courage sans faille qu'on voit dans pas mal de dystopies... Là, c'est du vrai, du lourd, de l'authentique ! Et c'est bien plus facile de s'identifier à elle.
      Oh que oui, je signe tout de suite pour Divided ! En croisant les doigts pour que Lumen nous fasse ce petit cadeau... J'imagine qu'on sera toutes les deux dans les starting-blocks, pas vrai ? ;)

      Supprimer
  2. C'est marrant, ce livre divise l'opinion en ce moment sur la blogo !

    Et très joli billet, Flora, comme d'hab mais je ne suis toujours pas tentée parce que pour moi le concept de créer des jumeaux génétiques pour que l'un finisse tuer l'autre ensuite n'a rien de logique :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, je t'avoue que je suis aussi très étonnée de voir les sentiments opposés que suscite Dualed sur la blogosphère... C'est soit un coup de coeur, soit une grosse déception, il ne semble pas y avoir beaucoup d'entre-deux !

      Ah mince, j'ai échoué à te convaincre, alors ? Pas de problème, Caro, je peux comprendre ta réticence ! :) Mais c'est curieux, car c'est justement ce qui m'a attiré dans ce livre, la réflexion sur l'altérité dans la gémellité. Parce qu'ils sont identiques physiquement mais ont vécu des enfances différentes, donc ce ne sont pas vraiment les mêmes personnes... Ils n'ont pas les mêmes compétences, n'ont pas eu le même entraînement suivant leur rang social, etc., tout un tas de facteurs qui font que l'un est meilleur que l'autre... Ou pas !

      Supprimer
  3. Réponses
    1. Merci, Herbe Folle, ravie qu'il te tape dans l'oeil (et d'y avoir joué un modeste rôle) ! :D J'espère que tu seras aussi captivée que je l'ai été !

      Supprimer
  4. Un article coup de poing, quelle passion ! J’ai hâte de lire ce bouquin, je pense qu’il va me plaire ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère de tout coeur qu'il te plaira, 'Griffu (oui, parce que c'est mieux qu'Escroc, quand même...) ! Avec les avis qui se contredisent, ça met une certaine pression, mais je crois en ce livre. ;) Ce n'est bien sûr pas révolutionnaire du genre, mais c'est direct et efficace.

      Supprimer
  5. Le pitch ne me tentait pas, mais ta chronique m'a mis la boule au ventre à elle seule, j'étais toute stressée en lisant. J'ajoute à ma wishlist du coup ^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Waouh, j'ai du pouvoir, héhé. :D Je suis ravie qu'il te tente, du coup, et j'espère que tu prendras plaisir à le découvrir malgré ta réticence première. Peut-être te surprendra-t-il ! Tu m'en diras des nouvelles. :)

      Supprimer
  6. Le suspens a l'air terrible et j'aime bien les dystopies en ce moment. Il me tente beaucoup ce livre du coup. Je le note sur ma liste :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ravie d'avoir fait gagné un livre à ta liste, héhé ! :) Je te confirme que le suspens est vraiment bien ficelé, et on ne voit pas les heures de lecture passer. J'espère que tu succomberas !

      Supprimer