dimanche 30 mars 2014

De l'autre côté du mur, Agnès Marot sur la pointe des pieds


Sur la pointe des pieds, le lecteur entre timidement à l'Intérieur. Il y rencontre la jeune Sibel, danseuse à la grâce envoûtante, virevoltant comme un oiseau, et découvre son étrange monde. Dans l'univers de Sibel, chaque jeune fille doit se consacrer tout entière à l'Art qui l'a choisie et éprouver la souffrance pour atteindre la beauté la plus pure. Travail et sacrifice rythment ainsi leurs journées parfaitement organisées, au sein de cet établissement aux lignes épurées et où tout est blanc, propre et aseptisé. Comme les jeunes filles qui y évoluent sans se questionner. Mais cette perfection cache un revers obscur, et le lecteur éprouve un malaise grandissant devant cette institution menée à la baguette, où le toucher est strictement interdit entre les jeunes filles et où toute dissidente est amenée à disparaître sans laisser de traces. Pourtant promise à un bel avenir, Sibel en fait les frais lorsqu'elle est surprise par un intrus, une drôle de fille disgracieuse au visage carré et aux muscles bien trop développés. Les Mères n'ont pas le choix ; pour garder les secrets de leur monde intacts, Sibel doit disparaître avec l'intrus. La voilà alors propulsée dans les coulisses du monde, là où rien n'est blanc, où les filles se mêlent à ces étranges créatures appelées « garçons », et où les gens se touchent pour le plaisir. Au contact d'Aslan, le garçon responsable de sa chute, l'adolescente va découvrir la face cachée de son univers et prendre conscience de l'horizon qui s'étend par-delà le mur qui la retient prisonnière. Sans qu'elle ne s'en rende compte, l'engrenage s'enclenche et la rébellion naît dans le cœur Sibel, mu par le besoin irrépressible de la liberté.

Sautez dans vos pointes, car Agnès Marot nous invite à une danse étourdissante, suivant le tempo effréné d'un rythme qui s'accélère dangereusement au fil de l'aventure de Sibel, cette jeune fille si douce et délicate, mais dont les yeux sont désespérément aveuglés. Fragile et innocente, l'adolescente va être brisée par la désillusion, mais pour mieux renaître ensuite, forte et rebelle dans ce monde trompeur et injuste. Sibel est touchante d'ingénuité, tâtonne pour se trouver et apprendre à faire confiance à l'instinct qu'elle a toujours refoulé. Sa relation avec Aslan est aussi cocasse qu'attendrissante, et l'on sourit face à sa répulsion devant cette « fille » si laide et bizarre, qui ne cesse de l'importuner. Puis vient le temps de l'apprivoisement, les premières approches, et on l'observe découvrir des plaisirs nouveaux, surprenants, déroutants, avec beaucoup de tendresse. Une nouvelle Sibel s'épanouit. Car c'est tout un nouveau monde qui se dessine devant ses yeux, celui du toucher, celui de la Science des garçons, celui d'un monde libre par-delà le mur, celui de l'amour... Sa curiosité grandissante, Sibel va progressivement se transformer et se libérer de ses chaînes pour déployer ses ailes et prendre son envol.
De sa plume pleine de délicatesse, qui étonne par sa fluidité et sa maîtrise, Agnès Marot signe un premier roman où l'espoir est la plus belle des lumières, plus que n'importe quel Art. L'univers créé par l'auteure, finement pensé et aux allures de la Quatrième dimension, se révèle peu à peu sous une lumière crue, sans artifices, et le monde de Sibel perd à jamais sa magie. Rien n'est ce qu'il paraît, à l'Intérieur, et au fur et à mesure que l'on perce les secrets de cet univers factice, la chair de poule nous gagne. Agnès Marot imagine un univers réussi, creuse dans ses entrailles pour nous montrer son inquiétant mécanisme, et nous fait miroiter un autre monde, plein des promesses de la liberté. Dès lors, plus rien ne pourra occulter les jolis yeux de Sibel, avide de voir le monde, de goûter à la nature, de libérer ses sœurs pour toujours. Car il y a forcément quelque chose de meilleur, là-bas, à l'Extérieur... Mais pour le découvrir, il faudra vous hisser sur la pointe des pieds et découvrir ce qui se cache de l'autre côté du mur.

De l'autre côté du mur, Agnès Marot, Éditions du Chat Noir, 307 pages.

1 commentaire:

  1. Contente que tu aies aimé, Mamzelle (et comme d'hab, jolie chronique!)

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