samedi 15 mars 2014

Dans la brume électrique, James Lee Burke, la beauté sauvage


Une brume bleutée enveloppe les marais boueux, engloutis dans la plus profonde noirceur de la nuit, et sème ses éclairs lumineux à travers les cyprès. L'air est lourd, la chaleur poisseuse, l'atmosphère électrique. Et au milieu de cette nature à l'état brut, les fantômes du passé s'éveillent. Cherry Leblanc, dix-neuf printemps et belle comme un cœur, est retrouvée morte, abandonnée dans cette nature sauvage à la brutalité des hommes. Dave Robicheaux est sur l'affaire, mais les pistes débouchent toutes sur des culs-de-sac. Néanmoins, lorsqu'il arrête l'acteur Elrod Sykes pour conduite en état d'ivresse et que celui-ci lui raconte qu'il a vu le cadavre momifié d'un noir enchaîné dans le bayou, sa mémoire se réveille soudain. Et les valeureux soldats de la guerre de Sécession sortent de leur tombe. Passé et présent, rien ne reste jamais indéfiniment enfoui dans les marais de Louisiane...

Ça commence comme un roman policier et ça s'achève en apothéose. C'est du James Lee Burke. Du brut, du vrai. Ici, il n'est pas question d'édulcorer le décor. La Louisiane prend vie sous la lumière la plus crue, dans toute son authenticité. L'air suinte de chaleur, les chemises sont trempées de transpiration, les moustiques mordent les chairs, le bayou envoie ses relents de pourriture et les gens ne sont pas tous fréquentables. Ici, c'est New Iberia, ville typique du sud des États-Unis, encore empreinte de son passé ségrégationniste et de la gloire de ses plantations. Les choses ont peut-être évolué au regard de la loi, mais ici, au fin fond de la Louisiane, elles n'ont pas évolué dans les mentalités. Il est donc dangereux de déterrer les fantômes, et lorsque Dave Robicheaux se met en quête d'éclaircir un double mystère, mêlant l'affaire Cherry Leblanc à celle du lynchage d'un noir dont il a été le témoin il y a trente-cinq ans alors qu'il n'était qu'un gamin, les gens ne sont pas ravis. Car tout doit rester sagement enterré. Et de préférence, bien profond.

Lire James Lee Burke, c'est avoir un goût de Louisiane dans la bouche. Le rythme est à son image : lent, un peu englué, mais dépourvu de toute longueur. Il faut se montrer patient, ralentir son rythme pour savourer la plume de l'auteur. Car il ne s'agit pas tant de suivre une banale enquête policière, mais de goûter des lieux, des paysages, des gens. Si les personnages peu reluisants de péquenots alcooliques que l'on rencontre au fil des pages sont souvent vulgaires et débauchés, James Lee Burke est, lui, d'une incroyable finesse. Il dépeint une facette des États-Unis qui vend un contre-rêve, celle des politiciens corrompus, des flics véreux à qui les criminels locaux graissent la patte, mais aussi des citoyens ordinaires qui commettent des crimes au grand jour et restent impunis, aidés par le silence coupable de leurs voisins. C'est un roman social, où l'on part à la découverte de la pourriture qui ronge l'âme des hommes, et où l'on constate que le passé est encore présent, et avec lui, des mœurs et des préjugés racistes d'une époque que l'on croit pourtant révolue. Sans concessions, James Lee Burke nous fait tremper dans la fange abjecte où se baignent mafieux, caïds et maquereaux, rois d'un monde en décrépitude où les gens honnêtes sont tous prêts à se vendre... D'un autre côté, il y a ceux qui s'attachent corps et âme à leurs principes et tentent d'apporter un peu de bien et d'innocence dans ce monde qui tombe en ruine, aux mains de l'argent et de la corruption. À la fois brut et tendre, Dave Robicheaux est très attachant et terriblement humain, dans ses bons comme ses mauvais côtés.
Enfin, James Lee Burke apporte une magnifique poésie au sein de la déliquescence, distillée par une langue riche, musicale et imagée qui donne au récit une incroyable puissance. Le langage des rustres du coin est certes coloré et rudimentaire, mais la narration prend quant à elle un splendide envol. Cette poésie, nourrie de la nature omniprésente et qui imprègne tout le roman, se traduit parfaitement dans le titre de l'ouvrage et la fantasmagorie qui entoure les fantômes de soldats de la guerre de Sécession. Mais pas un mot de plus, car il serait criminel de percer à jour le mystère de la brume électrique...

Dans la brume électrique n'est pas un vulgaire polar. Ce n'est pas qu'une histoire de meurtres. C'est celle de la Louisiane, de ses gens, de son passé et de son présent. C'est beau et sauvage. C'est du James Lee Burke.

Dans la brume électrique, James Lee Burke, Rivages/Noir, 479 pages.

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Welcome to New Iberia

La ville de New Iberia est devenue un lieu de pèlerinage pour tous les adeptes de James Lee Burke. Si l'auteur s'est installé depuis quelques années dans le Montana, il reste un amoureux inconditionnel de la Louisiane, et si l'on a la chance de se rendre dans sa ville fétiche, on peut mettre nos pas dans ceux de Dave Robicheaux et se rendre dans les lieux que les deux, auteur et protagoniste, fréquentent. 

Lors de mon voyage en Louisiane, je me suis ainsi rendue à la célèbre Victor's Cafeteria, qui prône fièrement « Dave Robicheaux eats here » sur sa devanture. Et on le comprend, car cette petite cantine toute simple sert des repas délicieux pour une somme modique. À l'intérieur, on admire des extraits de presse et des photos de l'auteur.


À ne pas manquer, la librairie à deux pas, nommée Books Along the Teche, seconde maison de l'auteur du temps où il résidait à New Iberia. Tous les titres de Burke y sont disponibles dans leur version américaine, et vous pouvez acquérir un t-shirt arborant le logo de la boutique de pêche de Robicheaux. La très aimable libraire peut même vous inscrire à la liste du fanclub, et cerise sur le gâteau, vous pouvez caresser le chat qui y ronronne !


Vous pouvez également faire un saut devant l'Iberia Parish Sheriff's Office pour les plus aventureux. Et pour finir en beauté, une visite à la plantation Shadows on the Teche s'impose, avec son joli jardin, ses vieux chênes, et sa vue sur le bayou Teche.
Toute une atmosphère qui vous replongera dans les romans de James Lee Burke.

4 commentaires:

  1. Quel magnifique article !

    "Lire James Lee Burke, c'est avoir un goût de Louisiane dans la bouche ».

    J’adore la Louisianne, je suis d’ailleurs en train de relire du Anne Rice… Il faut un jour que j’essaye de lire du James Lee Burke alors… Merci pour cette belle découverte !

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    1. Thanks !
      Si tu aimes la Louisiane, je ne peux que t'encourager à foncer dans du James Lee Burke, parce que c'est ZE auteur louisianais, en polar, du moins. Je ne suis pas une férue de policier en temps normal, mais là, je suis tombée sous le charme, c'est d'une puissance ! Cela dit, ça fait plus peur que rêver, parfois, car Burke met aussi (voire surtout) en lumière les mauvais côtés... Mais pour les descriptions de la nature, des paysages et de l'atmosphère, ça vaut le détour !

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  2. Qu'as-tu fait au chat pour qu'il te regarde d'un oeil si noir ?

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    1. Toi aussi, tu as remarqué cet air hostile ? A vrai dire, je lui ai juste caressé la tête... Mais le tigre n'a pas vraiment apprécié d'être dérangé dans son panier altier !

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