samedi 8 mars 2014

Âmes perdues, Poppy Z. Brite, sanglant enivrement


La nuit. Le noir absolu.
Des colliers de perles, verts, violets et jaunes, se balancent au cou de jeunes déjà perdus dans les effluves d'alcool, déambulant d'un pas mal assuré dans Bourbon Street. Mardi Gras, jour où tous les excès sont permis, où toutes les créatures sortent de leur tanière pour goûter un peu de vie. De chartreuse ou de sang. Vous entrez à la Nouvelle-Orléans.
Jessy, peau pâle, cheveux noir corbeau, robe moulante, pousse quant à elle la porte du bar de Christian, situé dans le Vieux Carré. Elle les attend, elle sait qu'ils viendront. Les vampires. Et lorsqu'ils font leur entrée, joyeux trio qui distille la mort, Jessy s'abandonne dans les bras du plus beau et du plus puissant d'entre eux, Zillah, aux longs cheveux blonds et aux yeux vert émeraude. Elle rêve de devenir l'une des leurs, mais elle n'aura en échange qu'un fœtus avide de sang, qui lui déchirera les entrailles à sa naissance. Cet enfant s'appelle Nothing. Et il voit le monde dans le sang.


Dans l'autre monde de Poppy Z. Brite, tout n'est que ténèbres, vide et enivrement. C'est l'âme de la Nouvelle-Orléans, ville de cœur et de sang de l'auteure. Et comme sa ville, son univers est cru, noir et viscéral. Miss Brite ne fait guère dans la dentelle, et verse volontiers dans le trash et le morbide. Bizarre, sombre et provocateur, Âmes perdues est ainsi le parfait reflet de son titre. Car tous les êtres que l'on croise au fil des pages sont désespérément perdus. Perdus dans leur existence sans but, perdus dans leur identité branlante, perdus dans leur immoralité, perdus dans leur solitude. Et pour toutes ces âmes en peine, ces Lost Souls, il n'y a qu'un refuge, un seul lieu où elles peuvent s'épanouir : la Nouvelle-Orléans, cœur battant du roman. Là où toutes les tensions naissent, s'entremêlent et convergent pour finalement mourir ensemble.

La plume de Poppy trempe dès les premières pages dans le sang le plus sombre. Celui de Jessy, dévorée par son enfant vampire, Nothing. Dès lors, l'histoire de ce petit être commence dans le liquide pourpre de la vie. Quinze ans plus tard, dans le cadre bien propre de sa famille d'adoption, Nothing n'a pas sa place. Lassé de ses potes qui jouent à être gothiques, l'adolescent part vers le sud, là où son instinct le guide. Sa route le conduit lentement sur le chemin des Lost Souls ?, le groupe de Steve et Ghost, dont la musique lui pénètre au plus profond de la chair. Mais eux, les vampires, Zillah, Molochai et Twig, déboulent dans la vie de Nothing. Et à leur contact, Nothing va peu à peu découvrir sa véritable nature.
Des âmes perdues, ils le sont tous à leur façon. Nothing recherche désespérément un foyer, une raison d'être. Steve a provoqué sa propre descente aux enfers en brutalisant la jeune femme qu'il aime, Ann. Celle-ci souhaite seulement être aimée. Ghost, extralucide au cœur d'or, pressent qu'une chose terrible va arriver. Christian fuit sa solitude en recherchant la compagnie des siens. Quant à Zillah, Molochai et Twig, ceux-ci se complaisent dans la débauche, errant de ville en ville. Et chacun, à sa façon, trouble, séduit et conquit le lecteur. Comment ne pas ressentir le vide qui habite Nothing, Ghost et Christian, ce besoin criant de chaleur humaine, de fraternité ? Même Steve, qui ne cesse de ressasser l'acte répugnant qu'il a commis, est finalement touchant de fragilité et de culpabilité, réduit à l'état de loque sans sa dulcinée. Il n'y a peut-être que Zillah, Molochai et Twig que l'on peine à pénétrer et à comprendre, car ils ne répondent à aucune logique, aucune morale. Néanmoins, ils n'en sont pas moins attirants, de par leur grâce, leur aura et leur rapport simple et brutal au monde. Surtout, Zillah, ce Lestat moderne totalement aliéné qui ne connaît aucune limite. En accompagnant ces personnages dans leur spirale infernale, on s'y perd finalement avec eux, et on y laisse une petite part de notre âme.
Car leur périple n'est pas un long fleuve tranquille. C'est un ouragan sanglant qui menace de tout détruire. Leur vie, leurs rêves, leurs espoirs. La plume de Poppy Z. Brite est brute, violente et sans tabous. Sexe, alcool, drogue et sang : rien n'est omis, tout est montré et exposé de façon crue, presque chirurgicale, aux yeux du lecteur. Brite nous confronte aux déchets de l'humanité, pédophiles qui se prennent pour des messies, enfant dévoré laissé sur le bas-côté de la route... L'auteure se fait le porte-voix des personnes en marge de la société, de ces adolescents gothiques un peu paumés qui font semblant d'être blasés pour être « cool », de ces jeunes adultes non moins équilibrés qui foutent leur vie en l'air, de ces êtres vampiriques sans foi ni loi. On baigne dans des ténèbres sans fond et qui semblent sans cesse s'épaissir, Poppy Z. Brite soulignant avec outrance la noirceur de son récit et de ses personnages à grands coups de kohl d'ébène, de teinture de jais et de fringues tristes. Toute lumière y est absente ou néfaste. Mais si l'auteure se complait dans cette noirceur bestiale, sa plume est néanmoins d'une grande beauté. Outre ses personnages si complexes et vivants qu'ils semblent de chair et de sang, Brite livre un récit à la langue incroyablement poétique, mélancolique ou sauvage, mais toujours magnifique.

Percutant, choquant et un peu effrayant, Âmes perdues est un étourdissant périple qui prend aux tripes et nous entraîne dans un tourbillon de noirceur, de fête et de mort. Une histoire si noire que l'encre, au fil des pages, déteint presque sur nos doigts innocents.

Âmes perdues, Poppy Z. Brite, Folio SF, 491 pages.

9 commentaires:

  1. Pas beaucoup de lumière dans ce roman, je ne suis pas sûr de vouloir accomplir ce voyage… même si l’article est, comme toujours, bien écrit ;)

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    1. Je te comprends ! Pour ma part, je savais que l'univers de Poppy Z. Brite était sombre, mais j'étais quand même loin de m'attendre à quelque chose d'aussi noir et glauque... Il faut parfois avoir l'estomac bien accroché ! Je peux donc tout à fait comprendre que tu souhaites passer ton chemin. :)

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  2. Très jolies chronique, en effet.
    C'était mon premier Poppy. Une "belle" découverte et sombre surtout.
    Quand je l'ai lu, on était en plein boom "twi...ght" (je peux pas, noooo je le dirais pas en entier), et là au moins les vampires déboitaient!

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    1. Merci, Val !
      C'est mon premier Poppy à moi également ! Et malgré la noirceur, il m'a donné envie d'aller plus loin. J'ai très envie de succomber aux Contes de la fée verte, maintenant, sans parler d'Eros vampire, dont j'ai beaucoup entendu parler.
      Ça, c'est sûr que comparé à ce pauvre Edward (ouuuh, je te vois déjà frissonner d'horreur !), Zillah et sa bande en jettent à mort ! On ne joue pas dans la même cour...

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  3. J'ai lu aussi les Contes de la fée verte. Je ne suis pas fan ou habituée des nouvelles, mais ce livre m'avait bien plus. De ce que je me rappelle, il y a pas mal de récits bien sombres aussi.
    Par contre, je ne me souviens pas d'Eros le vampire (c'est dans sang d'encre? Je ne l'ai pas encore lu celui là).
    Brrr il faut brûler le vampire Edward! (wais et arracher les yeux de Bella, comme ça, on est tranquille) :-)

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  4. Tu m'as convaincue, alors je l'ai acheté ce weekend :)
    Thanks!

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    1. Oh, j'en suis toute flattée et ravie ! Je croise les doigts, alors, j'espère qu'il te plaira ! C'est un voyage unique, en tout cas. :)

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  5. J'ai lu ce roman cette année et c'est vrai que... il est parfait, enfin, j'ai été dedans (je ne sais pas si ça c'est français mais passons), j'ai mis un peu de temps à le lire parce que c'est dense, c'est tellement de sensations et de morbidité que chaque page était un périple. Je pense que je le relirai (dans une dizaine d'années XD).

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    1. Je suis ravie de voir que tu as eu le même ressenti, Vagabonde !
      Âmes perdues, c'est du lourd, j'ai mis un peu de temps à m'en remettre personnellement, et je ne le relirai pas avant un bout de temps parce que c'est sacrément morbide et comme tu le dis, chaque page est très dense, très noire. Il faut digérer un peu avant de s'y replonger ! ^^ Mais c'est à lire !

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