dimanche 9 février 2014

Lestat le vampire, Anne Rice, éblouissante irrévérence


Ensorcelée, j'avais été, devant le fameux Entretien avec un vampire, et bouleversée, je le fus encore davantage par son poignant narrateur, Louis, éternel romantique aux tourments si humains. Néanmoins, l'irrévérence et la malice de Lestat n'étaient pas sans charme, et malgré son apparente superficialité dans le premier roman, j'étais très intriguée par le paradoxe et les ténèbres chatoyants de ce personnage. Occultant presque Louis, Lestat s'est depuis transformé en un nouvel archétype vampirique, celui de l'hédoniste libéré qui goûte à tous les plaisirs des arts et du sang. Mais sous sa propre plume, le vampire se révèle sous un tout autre jour. Vous pensiez connaître le cœur de pierre de cette infâme créature ? Détrompez-vous, car Lestat est un talentueux comédien qui change de visage comme de masque.


Je m'attendais à découvrir le récit édulcoré et prolifique d'un libertin sans scrupules, multipliant joyeusement les bals et les cadavres dans une danse effrénée vers le plaisir et l'abandon de soi. Le prologue semblait s'y complaire. Après un long repos dans les entrailles de la terre, le vampire s'apprête à reprendre vie et à sortir au grand jour, tandis que les années 1980 battent leur plein. Mu par la curiosité de poser les yeux sur une société nouvelle, Lestat s'éveille au son métallique et saturé d'un groupe de rock. Faisant fi des règles et des conventions, il décide de révéler sa nature non seulement aux membres du groupe, dont il devient le chanteur, mais également au monde entier. Las de vivre dans les ténèbres, Lestat souhaite se faire connaître des êtres humains et vivre en pleine lumière, lors d'un concert ultra-médiatisé à San Francisco. Mais en attendant la renommée, il tombe sur le récit de son ami Louis. À la fois ému et vexé, Lestat prend à son tour la plume et livre son histoire dans un contre-pamphlet autobiographique où il se met à nu, (presque) sans vanité.
Or, quelle ne fut pas ma surprise ! Du Lestat enivré de ses rêves de gloire interplanétaire, nous sommes transportés dans l'Auvergne française du XVIIIe siècle, où le jeune Lestat de Lioncourt tente d'échapper au morne destin que sa famille, noble mais désargentée, a tracé pour lui. Dès lors, Lestat est différent, atypique. Seul, il part chasser les loups qui menacent les paysans de sa contrée, et en occit huit de son unique épée. Il n'est pas un être humain ordinaire, pourtant, il s'ennuie au sein de la demeure familiale décrépite et rêve d'une vie d'éclats. C'est en rencontrant Nicolas, un ancien ami d'enfance et brillant violoniste, qu'il va enfin pouvoir s'envoler vers Paris, lieu d'avenir. Mais, tandis qu'il jouit des joies de la scène et des conversations sans fin avec son ami, les ténèbres se referment sur lui. Lestat est sauvagement enlevé et transformé en vampire contre son gré, pour être aussitôt abandonné par son créateur qui se suicide dans les flammes. Il est véritablement poignant de suivre les premiers pas hésitants du jeune Lestat, vampire novice et solitaire découvrant peu à peu sa condition et ses pouvoirs, tout comme sa malédiction. Le Lestat imbu de lui-même et cruel semble bien loin, et le désespoir et la bonté du personnage se dévoilent sans retenue. Le vampire n'est pas un vulgaire meurtrier, au contraire, il ne traque que les criminels et les malfaiteurs. Comment ne pas être bouleversé par sa souffrance, lui qui profitait tant de la vie et de son métier d'acteur ? Dès lors, il n'aura plus accès aux feux de la rampe. Adieu Nicolas, son ami, son amour, son amant. Il l'épie de loin, le couvre silencieusement de cadeaux, mais ne peut se résoudre à se montrer devant lui dans sa monstruosité. Condamné à vivre dans l'obscurité, Lestat sent le désespoir s'insinuer en lui plus profondément, chaque nuit, et ne plus le quitter...


Je n'ose en dire davantage, et le récit est si riche et foisonnant qu'il est impossible d'en retracer l'intégralité des lignes. Car tel est le sentiment qui m'a frappée ; certes, le récit est long, mais d'une rare densité, d'une richesse inouïe et mon engouement a été sans cesse croissant, captivée comme je l'étais. Sa jeunesse humaine, courageuse mais misérable, son ascension parisienne, puis ses premiers pas de vampire, ses doutes, ses peurs, ses regrets, ses déceptions... L'émotion ne nous quitte jamais et je suis tombée amoureuse de cet être déchiré, cet artiste en détresse qui n'aspire qu'à être aimé et à échapper à son infernale solitude. À travers le prisme de son récit, nous comprenons mieux le paradoxe du personnage et découvrons une face entièrement masquée, celle d'un être complexe et terriblement humain. Son amour pour Louis n'a alors plus de mystère, car les deux êtres sont finalement le miroir de l'autre. Sa passion et sa tendresse envers Nicolas, au son du violon larmoyant du virtuose, nous apparaissent à la fois délicates, tragiques et émouvantes. En outre, la plume de Lestat est d'une magnifique poésie, et j'ai goûté ses paroles avec délice. Sa plume se dédouble parfois, et le récit d'autres vampires vient ponctuer le sien ; on découvre notamment l'histoire d'Armand ou de Marius, deux des vampires les plus anciens. Fascinée par la richesse du roman et la beauté de la langue, j'ai dévoré le passé de Lestat, aspirant l'effluve de sa vie avec une incroyable voracité. Ce n'est donc pas une histoire, mais des histoires qui s'entremêlent et s'embrassent dans un ensemble passionnant. Cependant, Lestat n'est pas l'unique joyau de ce récit, et Anne Rice brode une mythologie bien plus riche et complexe qui éclaire le monde des vampires d'une lumière nouvelle. L'auteure nous plonge en effet au cœur des origines des vampires et nous présente Ceux Qu'il Faut Garder, les premiers vampires à avoir foulé la terre... Bien que les doigts me démangent affreusement, je n'en révélerai pas plus. J'ajouterai simplement que le roman s'achève sur l'imminence d'un bouleversement total, et que je l'ai refermé fébrilement, avec l'envie urgente d'ouvrir et de boire d'un trait la suite de l'histoire de Lestat avec La Reine des damnés...

Lestat le vampire, Anne Rice, Pocket, 730 pages.

18 commentaires:

  1. Il te faut effectivement te plonger au plus vite dans La Reine des damnés, si complémentaire de Lestat qu'on dirait le même livre divisé en deux. Magnifique critique au passage !

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    1. Merci, Emi !
      Je dois vraiment résister pour ne pas me jeter sur le tome suivant, et je pense que je vais céder sous peu, connaissant la force de ma volonté. C'est en tout cas l'impression que j'ai eue en refermant Lestat et ayant vu l'adaptation (ratée) de la Reine des damnés, les deux livres semblent totalement fusionner.

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  2. Mince, tu me tentes...
    J'ai lu, lentement mais surement, Entretien il y a un an ou deux.
    Vu que c'était un peu "lent", j'étais pas pressée de poursuivre... mais bon là, hum, c'est tentant :-)

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    1. Le meilleur moyen de résister à la tentation, c'est d'y céder, non ? Héhé, démoniaque, je suis.
      Il est certain que les romans d'Anne Rice sont très denses et peuvent sembler lents... Pourtant, je n'ai pas eu du tout ce ressenti pour Lestat, et malgré la richesse du récit, je l'ai lu en très peu de temps.
      Enfin bon, je dis ça comme ça... :)

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    2. Carrément démoniaque oui!
      De plus, mon homme les a lu il y a un milliard d'années, mais avait été très fan... donc, les bons échos fusent.
      J'avais commencé l'entretien en VO, et j'avoue que ce n'était pas évident, surtout au niveau du rythme.
      Mais au final, j'aime bien son style à cette bonne dame :-)

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  3. Ah ! Comme je suis heureux que tu aies dévoré Lestat ! En ce qui me concerne, je n’hésite pas à la placer au-dessus « Entretien avec un vampire », c’est mon Anne-Rice préféré… Et bravo pour ce bel article qui me donne envie de le relire !

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    1. Rah lala, je l'ai vraiment adoré le Lestat ! J'avais adoré Entretien avec un vampire, et finalement, je ne sais pas si j'ai préféré l'un ou l'autre, les deux étant assez différents... En tout cas, c'est un régal !

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  4. Dépêche toi de lire la Reine des damnés alors :) Mais je te conseille aussi de ne pas passer à côté d'Armand et du Sang et l'or (l'histoire de Marius, que tu aperçois dans Lestat). Ce sont deux vampires extrêmement intéressants et très bien développés dans leur "biographie". Je pense qu'ils te plairont!

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    1. Ahh, mais c'est qu'on me tente de façon vile et cruelle ! :)
      Je pense bientôt sauter dessus, en effet, car le voir dans ma bibliothèque est une terrible tentation... Et je suis encore imprégnée de Lestat.
      Je te remercie pour ces conseils que je note précieusement. On m'avait dit que les Chroniques perdaient en qualité après le troisième tome, et je me tâtais du coup... Je suis ravie d'avoir ton avis, car Armand et Marius sont deux personnages que j'ai adorés et c'est avec grand plaisir que je les retrouverai donc !

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  5. Pour tout te dire, les romans perdent effectivement de leur qualité (et c'est bien dommage...) à partir du Voleur de Corps. Tu sens une baisse de régime assez significative. L'histoire reste intéressante mais il y a cet aspect téléphoné qui se démarque du reste. A partir de Memnoch, Anne Rice entre dans une sorte de "délire" psycho-religieux et remet le couvert avec Vittorio (un vampire indépendant aux Chroniques), qui pourtant, avait du potentiel.

    Je pense que tu peux lire les livres suivants : Armand le Vampire, Le Sang et l'Or et peut-être même Pandora, car bien qu'elle soit assez peu présente, ce bouquin qui relate sa vie de mortelle ainsi que ses débuts en tant que vampire, sont très intéressants, surtout si tu aimes l'antiquité Romaine :)
    Et bien évidemment, le Voleur de Corps est une chouette aventure qui te permet de voir Lestat sous un autre angle. Je te laisse découvrir :)


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    1. Ah, d'accord... Je te remercie d'avoir éclairé ma lanterne, j'y vois mieux du coup ! J'ai déjà Le Voleur de corps, et je lirai les trois que tu me proposes avec grand plaisir car je serais déçue de m'arrêter après les quatre premiers. Pandora m'intéresse beaucoup en effet, et promet d'être encore différent ! Merci pour tous ces précieux conseils ! :)

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  6. Comme je vous l'avais déjà dit, çà m'a fait *extrèmement* plaisir que vous ayez aimé "Lestat Le Vampire". Livre qui reste ( et apparemment, au vu des commentaires précédents, je ne suis pas la seule à le penser ) le meilleur volume de cette série consacrée aux Vampires.

    Les suites sont assez inégales ( même si on y retrouve certains des personnages qui gravitent autour de Lestat ) Après, tout est affaire d'affinités, il vaut mieux que vous vous fassiez votre propre opinion de lectrice ... évidemment !

    Si vous aimez les vampires, je vous recommande vivement mon gros coup de coeur cinéma de ce début d'année "Only Lovers Left Alive" de Jim Jarmusch : un couple de vampires savants et érudits qui naviguent entre Detroit et Tanger.
    Le fait qu'ils soient vampires n'est qu'accessoire à l'histoire au final, toutefois j'ai adoré l'ambiance, les acteurs et la bande originale.

    Le personnage féminin, Eve ( jouée par Tilda Swinton ) vampire millénaire, polyglotte et grande lectrice qui vit parmi tous ses bouquins et ses grimoires devrait certainement vous plaire. Si vous avez l'occasion de vous faire prêter le DVD ou de le louer ( sortie française pour juin 2014 ), n'hésitez pas !

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    1. Merci Constance pour ce commentaire avisé !
      Je constate également que Lestat est le tome qui marque le plus profondément ses lecteurs, La Reine des damnés est donc un défi à relever !

      J'ai entendu parler du film Only Lovers Left Alive et j'en ai lu beaucoup de bien dans les critiques, votre ressenti ne fait donc que confirmer l'intérêt de ce film (qui m'avait tapé dans l'oeil mais qui n'était hélas pas resté assez longtemps à l'affiche)... Je le regarderai avec grand plaisir et beaucoup de curiosité, un grand merci à vous pour ce conseil !

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  7. Je compte sur toi pour un prochain article sur la Reine des Damnés, alors ! :)

    (Entretien avec un Vampire d'Anne Rice est également très bon mais tu relèveras certainement beaucoup de paradoxes concernant le personnage de Lestat. Mais puisqu'il est le premier livre qui ouvre les chroniques, on peut facilement lui "pardonner" et apprécier l'histoire à sa juste valeur).

    Au fait, ton blog est vraiment très bien fait ! Continue ! :)

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  8. Aaaaah Lestat... mon chéri <3
    ça c'est des vraies histoires de vampires !
    J'ai appelé ma guitare Lestat d'ailleurs pour la petite histoire...
    Bonne chronique ;)

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    1. Merci Cordy !
      Quelle bonne idée de donner un nom à sa guitare (déjà), et en plus d'après ce magnifique personnage ! J'aime (et j'adore les petites histoires). :)

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  9. Je suis en train de lire actuellement ce livre. Un chef-d'œuvre.

    Et l'adaptation cinématographique, toute honorable qu'elle soit, ne rend décidément pas justice à Lestat. Ce personnage est à mille lieux du film et du premier tome. Ça m'a d'ailleurs beaucoup perturbé au début du roman, mais quel personnage dantesque !

    Lestat, c'est un peu le Rimbaud du monde des vampires. L'éternel sale gosse à la moue sans cesse narquois, mais qu'on ne peut s'empêcher d'adorer follement.

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    1. Je ne peux que plussoyer, ce livre m'a marquée au fer rouge. Quelle richesse, on ne s'y ennuie jamais !

      De même, je suis bien d'accord à propos de l'adaptation cinématographique, qui manque de cette étincelle qui ferait toute la différence. Et ce pauvre Lestat y est hélas bien unidimensionnel...

      Dans tous les cas, j'aime beaucoup la comparaison avec Rimbaud, qui me semble très juste... Le poète brisé forcé de sombrer dans le cynisme.

      Au plaisir de te recroiser par ici ! :)

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