samedi 1 février 2014

Le Lion du Caire, Scott Oden, de sable et de sabre


Telle une amante langoureuse, l'Égypte s'éveille sous les premières lueurs d'un soleil de braise. Un calife s'embrume dans les vapeurs d'opium. Un vizir ourdit un sinistre complot. Une concubine de harem surprend une conversation secrète. Un Assassin s'extrait des draps d'une courtisane. Peu à peu, la ville revient à la vie, au son des souks et des marchands qui appâtent les premiers clients.

Bienvenue au Caire, lieu du pouvoir et des ambitions. Dans la ville qui nargue, tout n'est qu'apparences et tromperies, et les bijoux d'or cachent souvent des cœurs noirs. Scott Oden nous invite à un voyage intrépide entre ombres et lumières, où le seul éclat est bien souvent celui d'une lame qui sort de son fourreau.
Assad n'est pas un vulgaire assassin, son maître est un shaykh issu d'une illustre lignée, et qui habite au sommet d'une montagne près des rives de la mer Caspienne... Surnommé l'Émir du Couteau, sa réputation s'étend de Séville à Samarcande, et l'on dit que sa lame est possédée par un démon. Dépêché en sa terre natale, Assad est le seul à pouvoir accomplir la mission qui lui a été assignée : sauver le calife des griffes des hommes corrompus de son palais et lui proposer une alliance avec son maître. Mais les murmures et les ambitions ne sont pas les seules menaces qui étendent leur ombre sur le pays. Deux représentants de l'ordre des Templiers pénètrent les portes de la ville, apportant une inquiétante nouvelle : l'armée de Damas marche vers le Caire. Alors que les tensions internes déchirent la capitale, vers qui l'Égypte tendra-t-elle la main ?

Allaho akbar...

Le roman de Scott Oden naît comme un appel à la prière ; à la première voix, se mêle une dizaine d'autres chants qui s'étoffent à chaque verset, jusqu'à faire vibrer les murs de la ville d'une seule voix, unique et puissante. C'est en toute logique que l'auteur a rythmé son récit en six sourates qui, chaque fois plus lancinantes, ne cessent de s'amplifier pour culminer lors de l'ultime note. Au fil des chapitres, les personnages se multiplient et les voix s'alternent, parfois brisées en plein élan d'un tranchant de lame. Le Caire fourmille d'individus, nobles, soldats, courtisanes, mendiants, et il est parfois un peu difficile de se repérer dans la foule de personnages qui tourbillonne.
Patience est ainsi le mot d'ordre, car loin de nous précipiter dans l'action, Oden place lentement ses pions avant d'engager réellement la partie. Le lecteur friand de scènes palpitantes pourrait se trouver déçu, car si le roman compte de nombreux moments d'action, de tension et de combats, le rythme se ralentit souvent au profit des complots et des filatures. Toutefois, ce sont peut-être ces moments que j'ai le plus savourés, lorsque l'on pourchasse la concubine Parysatis à travers les passages secrets du palais, l'œil collé à un judas afin de capter quelques bribes de conversations ou quand on talonne l'Assassin lancé à la poursuite de sa proie dans les rues sinueuses de la capitale... L'intrigue met lentement ses rouages en action, mais les engrenages sont nombreux et l'histoire dévoile vite sa densité.

Si l'intrigue est un peu lente, le personnage fort du roman nous captive instantanément. Mystérieux et talentueux, l'Assassin balafré se révèle de suite ambigu et empreint d'une étrange noirceur. Ses rêves récurrents inquiètent et son sang-froid glace les sangs. Lorsqu'il transperce le cœur de la courtisane qui lui a offert son corps, on se dit qu'il ne vaut mieux pas plaisanter avec le monsieur... L'évocation du célèbre Prince of Persia n'est pas loin, et Assad se révèle néanmoins un peu trop prodigieux. J'aurais aimé me glisser sous sa carapace et découvrir de plus grandes failles. Cependant, la puissance d'Assad est contrebalancée par le personnage du calife, Rachid al-Hasan, jeune homme empli d'idéaux et maintenu sous la coupe d'un vizir dévoré par l'ambition de conquérir le sultanat. Malgré l'influence qu'il subit, le calife révèle un cœur d'or et un bon sens qui charment.
Malheureusement, on ne peut en dire autant des personnages féminins, et c'est bien là que le bât blesse. Reléguées au second rang, les femmes de l'histoire manquent cruellement d'épaisseur. Pourtant, l'auteur possédait tous les matériaux afin de créer de magnifiques personnages, notamment avec la concubine Parysatis ou la courtisane surnommée la Gazelle. Hélas, aucune ne brille du même éclat que les personnages masculins. Parysatis, malgré son audace première et ses bonnes intentions, ne cesse de pleurer de frustration ou bien de gratitude, et cette propension à l'épanchement en fait un être résolument faible. Son rôle aurait pu être magnifié et puissant, car elle est au cœur du roman et en tire finalement les ficelles, mais force est de constater que l'auteur ne rend pas hommage au beau sexe, ce qui restera ma plus grande déception.

Toutefois, c'est certainement l'atmosphère qui m'a le plus ensorcelée. Scott Oden nous livre des descriptions du Caire tantôt somptueuses et enivrantes, étalant l'exquise richesse des palais d'or sous nos yeux, tantôt brutes et sans vernis, dévoilant les bas-fonds des quartiers pauvres jonchés d'ordures et d'excréments, où les mendiants et les lépreux sont prêts à tuer pour pour nourrir leur ventre affamé. La plume de l'auteur exhale un souffle aride, empli de sable et de chaleur, et l'on se prend à suer sous l'implacable soleil d'Égypte et à frémir au son d'une délicieuse fontaine, promesse de fraîcheur. Cette ambiance, nourrie de décors finement travaillés, avec moult tentures de lin et lanternes ouvragées, m'a véritablement conquise, et j'ai suivi l'Assassin avec passion à travers ces jolis tableaux égyptiens.
Alternant espionnage, complots, trahisons, amours et batailles, Le Lion du Caire est un périple entraînant à l'atmosphère magique, rendu parfois inégal par quelques aspérités et des personnages qui manquent un peu de profondeur, mais qui offre néanmoins un beau voyage.

Le Lion du Caire, Scott Oden, Bragelonne, 478 pages.

9 commentaires:

  1. Dommage pour les personnages féminins ! Un quasi-sans fautes, donc. J’adore tous ces mythes autour des « assassiyoun », et le Vieux de la Montagne… J’ai l’impression que la Fantasy orientale revient en force !

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    1. Oui, c'était vraiment dommage car avec des personnages féminins forts, ça aurait pu être un coup de cœur... Une très bonne lecture en tout cas, très exotique et divertissante ! Un petit voyage en soi. J'espère que tu as raison et que ça va continuer d'arriver en librairie, car j'adore ces atmosphères orientales ! Si tu as d'autres titres à me conseiller, n'hésite pas !

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  2. Un mélange de "Prince of Persia" et de "Assassin's Creed", sur des airs des "Milles et une nuits" ? Très intéressant !

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    1. Absolument ! J'ai oublié de citer les deux derniers comme influence, mais la quatrième de couverture prône en effet un héritage entre Assassin's Creed et les Mille et une nuits ! Du coup, ça m'a donné très envie de jouer au premier et de lire le second... Argh, cruelle tentation !

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    2. En revanche, tu peux faire l'impasse sur la novellisation d'Assassin's Creed. Je l'ai trouvée assez mal écrite, j'ai été déçue.

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  3. Ah, dommage dommage pour les personnages féminins ! Le reste reste très intrigant, ceci dit. En plus, après Odalisque de Fiona McIntosh, j'avais très envie de lire de la fantasy orientale, je me laisserai peut-être tenter quand même !

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    1. C'est une bonne lecture détente, je te la conseille en vacances en été, du coup !
      En revanche, je ferai en effet l'impasse sur la novellisation d'Assassin's Creed qui ne me tente pas du tout, je préfère découvrir le jeu. :)

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  4. "Si tu as d'autres titres à me conseiller, n'hésite pas !"

    Si tu cherches de la Fantasy orientale, j’ai lu des critiques bonnes (et moins bonnes) pour "La maîtresse de guerre » de Gabriel Katz, mais tu as du probablement déjà lire ce bouquin ?

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    1. Ah bien vu ! Je ne l'ai pas encore lu mais il est sur ma liste car je n'en ai entendu que du bien jusqu'ici... Je tenterai donc certainement l'aventure ! :)

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