mercredi 12 février 2014

Bois Sauvage, Jesmyn Ward dans la tourmente


Je m'envolerai bientôt pour la ville mythique de la Nouvelle-Orléans, et j'avais envie d'un apéritif livresque qui me fasse goûter l'atmosphère poisseuse de la Louisiane. L'ouvrage de Jesmyn Ward, Bois Sauvage, semblait s'y prêter à merveille et le fait que la jaquette prône fièrement la mention National Book Award me confortait plutôt dans mon choix. Malheureusement, cet avant-goût s'est achevé sur une note amère, et au lieu d'être en appétit, je suis restée sur ma faim.

Il faut dire que le chapitre d'ouverture, déroutant, donne le ton de l'ouvrage. C'est sale, brutal et viscéral. À Bois Sauvage, on ne fait pas dans la dentelle. La famille d'Esch, notre narratrice adolescente, assiste à la mise bas de la chienne de son frère Skeeter, China. La scène n'est guère édulcorée, et au placenta se mêle l'odeur et une vision plutôt repoussante de l'acte qu'on dit souvent le plus beau. On le sait déjà, ici, tout est à l'état sauvage, à l'image du nom de la ville et de cette famille qui vivote comme elle peut dans les détritus qui l'environnent. Esch, quatorze ans, relate crument le quotidien de sa famille, alors que les messages d'alerte contre un certain ouragan appelé Katrina se propagent sur les ondes. Des ouragans, la famille d'Esch en a vu d'autres et cela fait un bout de temps que Bois Sauvage n'a pas été directement touché. Pourquoi en serait-il autrement cette fois ? Malgré l'insouciance générale, le père tente de rafistoler leur baraque branlante à l'aide de vieilles planches moisies, quand il n'est pas trop ivre pour tenir debout. De leur côté, les enfants vaquent à leurs occupations habituelles, loin de se soucier de la menace qui plane à l'horizon. Randall, l'aîné et basketteur doué, rêve de décrocher une bourse sportive et se prépare pour un match décisif ; Skeeter, s'occupe amoureusement de sa chienne et de ses petits entre deux combats ; Junior, le cadet, joue avec ce qui lui tombe sous la main ; enfin, Esch traîne avec ses frères et découvre que quelque chose cloche sous son petit ventre qui s'arrondit bizarrement. Dans douze jours, Katrina frappera de plein fouet la petite bourgade, mais si la famille fait distraitement des réserves sans y croire réellement, leur union et leur patience seront mises à rude épreuve.

Quelque chose de brut, quelque chose de fort. Voilà ce à quoi je m'attendais en pénétrant dans Bois Sauvage. Néanmoins, ma traversée s'est trouvée entravée dès les premiers mots d'Esch. La narration de la jeune fille, à l'éducation modeste, est crue et sèche. Comme si elle observait le monde à distance, Esch paraît déconnectée et son ton semble aussi neutre que mort. Si certaines de ses tournures révèlent parfois une poésie inattendue, elle transmet difficilement de l'émotion au lecteur. Les phrases, courtes et directes, sont autant de coups de poing qui fracassent le rythme de lecture, et il m'a été difficile de m'attacher aux personnages. Finalement, ce sont les frères aînés, Randall et son espoir d'accéder à l'université ainsi que Skeeter, amoureux de sa chienne qu'il cajole, qui ont touché ma corde sensible. En outre, les souvenirs qui entourent la mère des enfants, morte en couches, sont souvent emplis d'une émotion délicate et l'on s'attache à cette femme aimante et généreuse.
Quant au rythme du récit, celui-ci m'a semblé inégal. La première moitié du roman est plutôt lente et s'enlise dans la terre meuble de Bois Sauvage, où l'on découvre le quotidien assez inintéressant de la famille. Dans les derniers jours, avec l'arrivée imminente de Katrina, les choses s'accélèrent néanmoins et le rythme se dynamise. Les tensions s'accroissent autour de chaque personnage, le match de Randall, le combat de chiens de Skeeter, la prise de conscience de ses frères sur la condition d'Esch, sa propre désillusion à propos de Manny, le père de son enfant, qui ne l'aimera et ne la regardera jamais... Puis arrive la déferlante, et le roman atteint là son apogée, grâce à des descriptions saisissantes du désastre. À l'indifférence, succède ainsi l'horreur de la mort et de la dévastation. Katrina, comme une géante cicatrice, marque pour toujours la petite ville et ses survivants qui, hagards, pataugent dans les restes de ce qui était leur lieu de vie. D'un réalisme sidérant, les dernières pages prennent aux tripes et retournent l'estomac.
Je me suis ainsi échappée mitigée de Bois Sauvage, difficilement sensible aux membres de cette famille et embourbée dans une lenteur que le cataclysme a finalement sauvée. Ce qui reste néanmoins sidérant, c'est de constater la solitude et le désemparement des habitants de Louisiane après le passage du cyclone, livrés à eux-mêmes, sans espoir à l'horizon.

Bois Sauvage, Jesmyn Ward, Belfond, 352 pages.

4 commentaires:

  1. Je suis sortie aussi mitigée de ce roman. Le résumé m'avait bien tentée, mais pas convaincue par le reste finalement...
    J'y ai trouvé des longueurs, et je ne me suis pas prise au jeu totalement...
    Dommage...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Exactement pareil... Je suis rassurée que tu aies eu la même expérience, du coup. Je m'attendais à quelque chose de plus "prenant aux tripes", et je suis finalement restée assez hermétique.
      Dommage, en effet !

      Supprimer
    2. Oui non en fait...
      le thème est rude, dur, tout ce que tu veux... mais j'ai été que moyennement touchée en fait.

      Supprimer