mardi 21 janvier 2014

Le Quadrille des assassins, Hervé Jubert du feu de Diable


« Vous verrez, c'est bizarre. »

Tels ont été les mots de l'auteur, lorsque je suis allée lui quémander un petit gribouillis aux Rencontres de l'Imaginaire pour ce premier tome de la Trilogie Morgenstern. Face à un tel avertissement, un lecteur frileux aurait pu passer son chemin, mais ma curiosité s'en est trouvée piquée. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Qu'à cela ne tienne, j'aime les trucs décalés. Et monsieur Jubert nous livre une petite pépite bigrement étrange.

Comment résumer un récit aussi riche et foisonnant ? La danse est périlleuse, aussi n'en esquisserai-je que les pas principaux. Le Londres du XIXe siècle fume de ses plus belles vapeurs lorsqu'un horrible crime y déchire la nuit. Une jeune femme, perdue dans les danses et les plaisirs de la chair, est retrouvée sauvagement éviscérée. Roberta Morgenstern, sorcière de son état, est dépêchée par le ministère de la Sécurité afin d'éclairer ce terrible assassinat qui sème la zizanie dans la ville virtuelle. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est qu'on lui collerait un blanc-bec dans les pattes, et la sorcière spécialisée dans les enquêtes criminelles se retrouve à se coltiner Clément Martineau, jeune premier de la classe. Les deux coéquipiers partent ainsi à l'assaut de l'une des villes historiques recrées par le célèbre et mystérieux comte Palladio. Mais le comte, aussi charmeur soit-il, n'est pas du goût de Morgenstern, qui pressent qu'un plan machiavélique se met lentement en place... Et cette œuvre infernale semble porter la marque du Diable en personne. Le Malin serait-Il de retour ?

C'est ce que va tenter de découvrir notre curieux duo d'enquêteurs. Avec d'un côté une sorcière aguerrie et de l'autre, un novice un peu trop sûr de lui, le couple semble plutôt mal assorti et l'on s'attend dès le départ à ce qu'il y ait des étincelles. Et pourtant, une certaine sympathie lie nos deux enquêteurs, qui trouvent chacun un pendant complémentaire dans leur partenaire : aux pouvoirs de Morgenstern s'ajoutent ainsi les heureuses coïncidences provoquées par Martineau. Bizarre mais charmant, on s'attache sans attendre à ce duo qui promet quelques belles réparties et autant de ressources que d'esprit. C'est donc avec plaisir et malice que l'on suit leurs traces dans leur périlleuse enquête.
Car, s'ennuyer chez monsieur Jubert ? Jamais ! Une fois plongé dans son univers, l'auteur ne nous lâche plus et nous trimballe de péripétie en péripétie, au gré de décors bigarrés et multiformes. Du Londres du XIXe siècle, nous passons au Paris médiéval puis à Venise pour enfin atterrir au Mexique des Aztèques. J'adore voyager dans les romans, et je dois dire que je fus ici pleinement rassasiée ! La plume d'Hervé Jubert part dans tous les sens, explore toutes les possibilités inimaginables, surprend et déroute, mais reste toujours d'une grande cohérence. La chose qui en résulte est certes indéfinissable (d'où la pluralité d'étiquettes que l'on peut coller au roman), mais diablement entêtante et l'on suit notre duo d'enquêteurs sans les lâcher d'une semelle, pris dans la danse. L'histoire, finement ficelée, témoigne de l'imagination puissante de l'auteur, où se mêle une excentricité des plus désopilantes. On ne s'étonnera donc guère de voir apparaître au détour d'une page un hérisson télépathe, que Morgenstern baptisera amoureusement Hans-Friedrich Gustavson (je dois avouer que l'idée de domestiquer un hérisson m'a vite tenaillée par la suite) ou bien de voir nos protagonistes plonger dans des tableaux de Carpaccio. Entremêlant histoire et magie, Hervé Jubert construit des univers complexes mais solides, fondés sur la recréation de villes historiques par un comte trop louche pour être beau (ou bien est-ce l'inverse ?). Cette brillante ingéniosité offre des possibilités infinies et l'auteur joue habilement de ses décors afin de créer des ambiances singulières. Pas le temps de s'endormir, Hervé Jubert nous entraîne ainsi dans une intrigue protéiforme qui ne cesse d'aller crescendo et va toujours plus vite. Car ce n'est pas l'ombre d'un seul criminel qui se profile, mais quatre meurtriers qui émergent du passé aux quatre coins du globe. L'auteur signe ainsi un premier tome décalé, bizarroïde et un peu déroutant, mais d'une originalité revigorante.

Danseuse à mes heures perdues, je ne pouvais qu'apprécier cette danse endiablée qui nous emmène, sautillants, à travers un dédale rythmé de villes enchanteresses et de rebondissements hauts en couleur. Le tempo ne ralentit jamais, accélère à chaque chapitre, et l'on se laisse emporter dans le tourbillon avec une certaine griserie pour arriver à la fin un peu essoufflé, mais enchanté. Je laisse ainsi le mot de la fin à l'écrivain, qui révèle dans sa dédicace l'excentricité de ce petit roman bien curieux :
« Petits conseils avant d'attaquer ce bouquin : être reposée, avoir la cheville élastique*, privilégier joie de vivre et inconscience, apprécier les hérissons... télépathes. Enjoy !
* Rapport au côté "dansant". »

Le Quadrille des assassins (La Trilogie Morgenstern, 1), Hervé Jubert, Points, 368 pages.

4 commentaires:

  1. Un hérisson (!) télépathe (!!) domestique (!!!) ? Il faut que je lise ça un jour ! Merci pour l’info ;)

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    1. Ouiiiii, un hérisson tout mignon qu'on garde dans sa poche et qui nous transmet les pensées des autres, n'est-ce pas à croquer (et fort pratique) ? J'adore l'idée et depuis, j'en veux un. Mais ce n'est pas simple en appartement, hélas... Contente que ça te donne envie, en tout cas, j'espère que ça te plaira !

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  2. Moi j'avais déjà envie de le lire... c'est pas juste, une chronique pareille, ça vous donne la sale impression que la Terre va s'arrêter si on ne met pas la main de-suite-maintenant-à-l'-instant sur le-dit bouquin !
    J'adore l'idée du hérisson... mais j'ai déjà un chat que je soupçonne d'avoir des super-pouvoirs, alors pas sûre que ça colle x)

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    1. Mouhahahaha, je te rends la pareille, vilaine tentatrice de PAL ! C'est vraiment barré comme bouquin, mais en même temps, réalisé avec beaucoup de rigueur... Ça m'a donné envie de découvrir d'autres titres de l'auteur, car j'aime beaucoup sa plume, son imagination et ses univers.
      Ohhh, quels sont les pouvoirs supposés de ton chat ? On ne sait pas, peut-être que le félin pourrait se liguer avec le hérisson pour faire une super-team ! C'est une idée tentante... :D

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