lundi 13 janvier 2014

La Princesse de la nuit, Marion Zimmer Bradley envoûte avec un air de flûte


Est-il possible de ne jamais frémir sous la déferlante de notes aiguës de la Reine de la Nuit ? Signé Mozart, cet air échappé de l'énigmatique opéra La Flûte enchantée s'est depuis mué en légende vivante. Une poignée de siècles après sa création, l'opéra se réveille ainsi sous l'élégante plume de Marion Zimmer Bradley, et comme au premier jour, la flûte livre son air enchanteur.

Loin d'être une lointaine et vague inspiration, l'opéra de Mozart est au cœur du roman de Marion Zimmer Bradley ; le fil de son histoire embrasse corps et âme celle du maestro, sans toutefois l'épouser entièrement, car la plume de l'auteure distille une dose de fantaisie supplémentaire afin de la faire sienne. Nous pénétrons ainsi dans son roman comme dans le Pays Changeant qui s'ouvre à nous. Tamino, un jeune prince d'Occident, erre dans les décors mouvants de ce pays capricieux lorsqu'il atteint le royaume de la Reine de la Nuit. Contre toute attente, ce n'est pas la toute-puissante reine qui l'accueille, mais une mère éplorée qui tremble de courroux à la suite de l'enlèvement de sa fille, la douce princesse Pamina, séquestrée par l'infâme magicien Sarastro. Alors que la Reine de la Nuit supplie le jeune prince afin qu'il lui restitue sa fille bien-aimée, celui-ci est instantanément ensorcelé par le portrait de Pamina et jure de la retrouver. Accompagné de Papageno, un homme-oiseau un peu trop bavard mais loyal, Tamino part à la conquête du royaume de Sarastro. Mais afin de prouver sa valeur et de démêler la vérité du mensonge, il devra se soumettre aux Epreuves de la cité, qui seules lui feront gagner la main tant espérée de Pamina. Des Epreuves qui conduisent certes vers la Sagesse et la Lumière, mais qui n'en sont pas moins mortellement redoutables.

Dès l'ouverture, les similitudes avec La Flûte enchantée sont omniprésentes et guident, à mon goût, le récit d'une main trop dirigiste. S'il est évident que Bradley a souhaité rendre hommage à l'œuvre de Mozart, cette fidélité dessert finalement le récit, qui aurait pu déployer ses propres ailes. Peut-être savoure-t-on davantage le récit en ignorant tout de l'opéra original ? Après un début un peu lent qui s'enlise dans les sables mouvants du Pays Changeant et les atermoiements de Tamino, la seconde moitié du roman donne un coup de fouet salvateur tant au rythme qu'à la narration et se révèle nettement plus substantielle. On y découvre les fameuses Epreuves, véritable Graal aux yeux de Tamino qui ne désire rien tant que de faire ses preuves (quoique, la main de Pamina s'avère diablement tentante). Tous deux seront ainsi soumis à différents défis qui prennent la forme des quatre éléments, terre, air, eau et feu, et dont la dangerosité met à la fois leur vie, leur honneur et leur détermination en péril. C'est ainsi au cœur de l'extrême que j'ai pu enfin m'attacher à Tamino et Pamina, qui peu à peu se défont de leur naïveté pour acquérir une plus grande densité. Leur jeunesse et leur inexpérience tendent en effet à les désavantager au début, et si la princesse m'a parfois agacée, le caractère chevaleresque de Tamino m'a gentiment fait sourire. L'heure est ainsi à la perte de l'innocence et à la maturation afin de que les jeunes gens s'arment pour leur existence future.
Quant à l'histoire, celle-ci est on ne peut plus rebattue — un prince qui part sauver une demoiselle en détresse — et cède parfois à quelques facilités, notamment dans l'amour naissant qui lie Tamino et Pamina, tous deux transis dès le premier regard, mais elle offre néanmoins matière à réflexion. Aux royaumes de la Nuit et du Soleil, les apparences sont rarement ce qu'elles semblent et les jeunes gens, entre manipulations et mensonges, hésiteront entre leur cœur et leur esprit. Parallèlement, Pamina prend lentement conscience des travers du royaume de la Nuit et notamment de la servitude exercée sur les Halflings, créatures mi-hommes mi-animales réduites à l'esclavage par la reine. Si l'on peut déplorer que l'auteure ne survole que brièvement ces thématiques intéressantes et que Pamina peine à dépasser ses préjugés, Bradley nous ravit en revanche grâce à l'atmosphère dont elle enveloppe le roman. Somptueux décors et étranges créatures se succèdent ainsi au fil des pages et teintent le récit d'un exotisme très attrayant.

Le roman n'est donc guère dénué de poésie et de charme, mais il peine à prendre son envol et s'abîme dans une simplicité et une naïveté un peu décevantes. De sa plume, Marion Zimmer Bradley donne vie à un joli petit air, léger et envoûtant, mais dont la magie s'évapore instantanément, une fois le livre refermé.

La Princesse de la nuit, Marion Zimmer Bradley, Le Livre de poche, 250 pages.

8 commentaires:

  1. Je ne connaissais pas ce roman... Mais je dois avouer que lire ta chronique ne me donne pas envie. Non pas pour ta qualité d'écriture, loin de là ; mais par rapport à l'histoire qu'enferme ces pages. Bradley, je l'ai connu avec d'autres écrits, et j'aime beaucoup sa plume ceci dit :)

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    1. Oui, je crois que j'ai finalement mal choisi le roman. Je n'avais jamais lu Bradley et je voulais tester avec un récit qui sortait un peu de ses classiques, mais ce n'était peut-être pas une sage idée... Cela dit, je suis certaine de retenter avec d'autres de ses romans, peut-être le cycle Avalon, histoire de me faire une autre idée de l'auteure. :)

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  2. Caro Bleue Violette14 janvier 2014 à 15:56

    Ah j"adore La Flûte Enchantée, en particulier le fameux aria de la Reine de la Nuit ! Mais c'est vrai que là, tu ne donnes pas trop envie :) De Zimmer Bradley, j'ai lu il y a une dizaine d'année Les Dames du Lac et Les Brumes d'Avalon, qui font partie du cycle d'Avalon et j'avais beaucoup aimé !

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    1. Arf, j'aurais dû suivre mon instinct et commencer par Avalon ! Si tu aimes beaucoup l'opéra, je pense que tu peux trouver ton bonheur dans le livre car je m'attendais personnellement à ce qu'elle prenne plus de libertés et c'est ça qui m'a déçue... A voir donc en fonction de tes envies ! :)

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  3. Le livre partait pourtant d’une bonne idée avec cette opéra… Je pense que je commencerai à lire d’abord les classiques de Zimmer Bradley, pour éviter d’être déçu ;) Bel article en tout cas !

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    1. Oui, c'est dommage en effet ! En plus, j'avais un bon pressentiment au départ, mais mon flair a dû se perdre en chemin... Tu fais bien de commencer par autre chose, en tout cas, car les classiques sont sûrement plus représentatifs de son oeuvre. :)
      Merci pour le compliment, ça fait si plaisir !

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  4. Je n'ai pas encore lu ce roman mais je pense m'y pencher prochainement. Du même auteur, je te conseille les Brumes d'Avalon ainsi que les Dames du lac. Ce sont des récits Arthuriens mais ils sont considérés comme figurant parmi les meilleurs, enfin, c'est mon avis, pour en avoir lu une bonne partie. :)

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    1. Cela tombe bien, car j'ai acheté Les Brumes d'Avalon récemment, histoire de faire une autre tentative et de privilégier une valeur sûre. :) Ce cycle fait en effet l'unanimité des lecteurs et je suis certaine d'y trouver mon plaisir !

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