samedi 4 janvier 2014

Je suis d'ailleurs, H. P. Lovecraft réveille la bête

A mes oreilles, les extraordinaires boucles Capitaine Nemo d'A mon seul désir

Son seul nom évoque aussitôt des visions d'horreur. Ténèbres noires comme de la poix. Château délabré par les âges. Cri déchirant résonnant au loin. Immonde créature tapie dans l'ombre. Face au chaos, un homme. Sombrant soudain dans la plus pure folie. Et tout s'obscurcit.

Pousser la porte grinçante des tréfonds de l'univers de Lovecraft, c'est descendre dans les boyaux de la terre, sombres et poisseux, à la frontière de la déraison. C'est accepter de noircir son âme au contact d'effrayantes visions aux airs des années noires de Francisco de Goya. Surtout, c'est se laisser enivrer par la terrible beauté d'une plume singulière et dérangée qui nous murmure ses angoisses. Je suis d'ailleurs...

Evocateur et mystérieux, le titre sied parfaitement au recueil. Comme onze funèbres coups de cloche à travers la lande désolée, les nouvelles du maître Lovecraft glacent les sangs et mettent à mal toute rationalité. L'écrivain nous ouvre la porte d'étranges univers où la curiosité malsaine mène l'être, chose ou humain, à sa propre perte. D'ailleurs, ils le sont, ces mystères qui intriguent nos personnages. L'un est poursuivi par l'aboiement funèbre d'un molosse tandis qu'un autre poursuit une créature meurtrière enfouie dans un manoir. D'ailleurs, ils le restent, ces monstres qui s'ignorent et ne rêvent que de lumière. Rappelés par le cauchemar de leur propre reflet, ils se condamnent à l'obscurité et à l'oubli. Vampires, amas de chair putride, créatures difformes aux pupilles démoniaques ; ces choses suscitent tant l'horreur qu'une infinie pitié.
A la fin, lorsque l'un d'eux est trouvé, homme ou créature, proie ou chasseur, les mots s'enfuient et il ne reste rien pour décrire l'abomination qui prend corps sous nos yeux. L'indicible, tel est le thème récurrent qui, comme une vieille mélodie obsédante, s'infiltre dans chacune de ces onze nouvelles. Chaque personnage, qu'il soit d'ici ou d'ailleurs, fait ainsi la douloureuse expérience de cet instant où, la monstruosité étant portée au-delà de l'imaginable, la raison se fissure pour laisser la folie dévaster tout reste de bon sens. Quelle détresse s'empare alors de ces être perdus ! Quelle horreur les saisit, lorsque l'objet de leurs fantasmes se trouve matérialisé en chair et en os devant leurs yeux ahuris ! Le monde s'ouvre alors sous leurs pieds, engloutissant à jamais leur fragile humanité. Et l'auteur, nous foudroyant du tonnerre des derniers mots, nous abandonne en plein cœur du néant.

Ailleurs, Lovecraft nous emporte ainsi. Dérangé par l'étrangeté qui s'échappe de la plume de l'auteur, on se trouve néanmoins désespérément attiré par la noirceur qui nous est promise. Je suis d'ailleurs est de ces histoires qui se lisent le soir venu, à la lueur d'une lampe tremblotante, alors que le bois du gîte craque et grince. Car l'horreur, tapie derrière chaque page, guette vicieusement le lecteur afin de mieux lui sauter au visage au moment opportun et de s'accrocher, tel un parasite, à son nouvel hôte pour ne plus le quitter. C'est donc avec soulagement que l'on retrouve la lumière en refermant le mystérieux ouvrage.

Je suis d'ailleurs, Howard Phillips Lovecraft, Folio SF, 237 pages.

10 commentaires:

  1. Pour avoir dévoré ce recueil de nouvelles horrifiques ( plusieurs fois ) alors que j'étais encore une toute jeune ado, j'en ai gardé un souvenir très vivace ...

    On dira ce que l'on veut de Lovecraft ( et pas toujours du politiquement correct, c'est vrai ) mais cet auteur n'a pas son pareil pour distiller des ambiances obscurs et terrifiantes.

    Et le lecteur de se sentir impliqué dans ces récits comme si il s'agissait réellement des derniers que l'auteur ait pu retranscrire avant une fin abominable ( car toutes ces nouvelles se terminent invariablement de la même manière avec une sorte de "révélation épouvantable" ! )

    C'est sombre certes, mais concis ( l'horreur est toujours plus suggérée que réellement décrite en détails ) et cela va toujours à l'essentiel ...

    On a peut-être fait bien mieux depuis dans ce genre de littérature, mais pour son époque ( 1890 - 1937 ) Lovecraft reste un vrai précurseur du roman d'horreur et ce recueil en particulier, un vrai classique.

    ( enfin tout ceci n'engage que mon humble avis ... évidemment ^^ )

    Merci Chère Flora de nous avoir fait partager cette "réjouissante" lecture !

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    1. Je suis on ne peut plus d'accord, qu'importe l'homme, l'écrivain est vraiment unique. Et finalement, c'est tout ce qui importe quand on lit son oeuvre. Car c'est une lecture qui marque, et comme vous, je sais qu'elle restera présente dans mon esprit pendant un bout de temps. J'ai eu par ailleurs exactement le même sentiment, cette impression d'être aux côtés du personnage, et ces fins, mon Dieu ! Un vrai coup de poing.
      Il est vrai que l'horreur lovecraftienne peut sembler un peu désuète de nos jours, mais il a certainement provoqué pas mal de nuits blanches à l'époque... Il faut lui rendre ce qui lui appartient !

      Un grand merci Constance pour cet avis fin et détaillé (je suis toujours si honorée de vous voir ici) ! :)

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    2. Il me parait important de bien discerner oeuvre et auteur (même si ce n'est pas toujours simple, il faut le reconnaître, notamment quand les idées de l'auteur transparaissent dans ses écrits), sinon on ne lirait pas Dan Simmons, ou Louis-Ferdinand Céline par exemple...

      Pour Lovecraft, je n'ai lu que son recueil sur "Les contrées du rêve", mais j'ai bien aimé, notamment les nouvelles au format court. Je suis plus réservé sur la longue novella "La quête onirique de Kadath l'inconnue", au style assez lourd. Mais quelle imagination !

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    3. Exact, je pense aussi souvent à Céline dans ces cas-là, et qu'importe les idées de l'auteur, son talent peut être incontournable.

      Ah mince pour La Quête onirique de Kadath l'inconnue, je voulais m'y intéresser... Je lirai d'autres nouvelles avant, alors !

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  2. C’est l'écrivain qui m’a fait faire des cauchemards quand j’étais encore au collège :)
    HPL est vraiment un auteur immense, ne serait-ce que pour son influence sur Robert Bloch ou Stephen King et tant d’autres romanciers...

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    1. Fiou, je n'imagine pas l'effet que ça aurait eu sur moi, petite, alors je veux bien te croire ! Comme quoi, après un siècle, l'effet escompté est toujours présent et le talent de l'auteur n'en est que plus admirable.

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  3. J'adore tes boucles d'oreille (même si elles sont un peu longues à mon goût ^^ )
    ...

    Ah tu attendais un comm' sur le bouquin ? :D Jamais lu Lovecraft, c'est peut-être le moment de réparer l'oubli vu ton billet qui décrit bien tes émotions :)

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    1. Héhé, merci pour les boucles, tout le mérite revient à l'artiste ! :)

      Tu me fais rire ! En effet, ce serait l'occasion de le découvrir si ça te tente, je ne l'avais jamais lu non plus et ça a été une claque ! J'ai très envie d'approfondir en lisant d'autres de ses textes, du coup.

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  4. Caro Bleue Violette7 janvier 2014 à 20:23

    Voilà une chronique joliment écrite ! En revanche, Lovecraft ne m'a jamais rien dit :)

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    1. Merci infiniment, Caro, je suis ravie que la chronique te plaise, à défaut de l'auteur ! C'est assez ardu de chroniquer des nouvelles je trouve, surtout celles-ci, alors je me suis dit que j'allais tenter de faire un truc un peu décalé et bizarre pour coller au texte. :D Je peux comprendre ta réticence en revanche, il est vrai que l'univers est particulier...

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