vendredi 17 janvier 2014

Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes à la poursuite de la souris blanche


Des fleurs pour Algernon n'est pas qu'une simple lecture, c'est une expérience. Et dès la première page, où l'on découvre les mots maladroits et mal orthographiés d'un certain Charlie Gordon, cette évidence nous frappe. Quel est donc cet ovni littéraire que nous avons sous les yeux ? Une bonne blague « à la Charlie Gordon » ? Rien de tel, mais une expérience, à la fois scientifique, littéraire et émotionnelle. Une expérience totale.

L'expérience est au départ purement scientifique. Après moult recherches et tentatives infructueuses, le professeur Nemur et le docteur Strauss ont enfin réussi un exploit : d'une souris anodine, ils en ont fait un spécimen à l'intelligence sur-développée. Cette petite souris blanche, prénommée Algernon, qui chaque jour augmente son intellect, est un symbole d'espoir pour Charlie Gordon. Cet homme d'une trentaine d'années, retardé mental depuis sa naissance, a toujours rêvé d'être « in téligent », comme il l'écrit de sa plume mal assurée. Repéré dans un cours de lecture pour déficients donné par la douce Alice Kinnian, Charlie accepte d'être le premier cobaye humain de l'expérience de Nemur et Strauss. Les deux chercheurs le préviennent que l'opération n'est pas sans risques, mais trop heureux de voir son rêve se concrétiser, Charlie saisit sa chance. Le lecteur est ainsi déboussolé devant ses premiers « conte randus », qui dévoilent l'intellect limité mais la profonde gentillesse de cet enfant emprisonné dans un corps d'homme. Puis survient l'opération.
Dès lors, son écriture change brusquement et les progrès de Charlie sont étonnants, son intelligence s'accroissant de façon exponentielle. Seulement, l'intelligence ne lui apporte pas le bonheur et l'amour qu'il avait tant attendus. Peu à peu, des souvenirs lui reviennent et il réalise douloureusement que les gens se sont toujours moqués de lui. Au lieu de le rapprocher du monde, sa nouvelle intelligence l'en éloigne davantage. Seulement, le comportement d'Algernon devient soudain étrange : il semblerait que son cerveau décroisse petit à petit. Charlie est-il lui aussi condamné au même déclin ? Profitant de ses incroyables facultés, il se lance à la recherche de la faille du travail de Nemur et Strauss, et ressent les premiers signes de dégénérescence. Combien de temps lui reste-il avant de redevenir l'ancien Charlie ? Comment accepter de revivre dans la nuit qui était la sienne avant l'opération ?

Loin d'être un simple roman de science-fiction pour boutonneux, Des fleurs pour Algernon est une gifle étourdissante. Comment ne pas s'attacher à Charlie, cet être innocent et bon que les autres méprisent et humilient sans cesse ? Comment ne pas être peiné devant son écriture hasardeuse de petit enfant ? Et comment ne pas être ému devant ses étonnants progrès et sa douloureuse prise de conscience du monde qui l'entoure ? On se prend d'affection pour celui dont tout le monde rit, et l'on partage ses déconvenues lorsqu'il se rend compte de la méchanceté de ses amis et de la cruauté de sa mère, obsédée par sa volonté de le rendre à tout prix « normal ». Daniel Keyes pointe du doigt la déconsidération et la déshumanisation dont souffrent les déficients mentaux, reflétant ainsi une détestable image de l'humanité. Avant l'opération, Charlie n'était rien d'autre qu'un animal, une « coquille vide », comme l'affirme le professeur Nemur, qui clame haut et fort qu'il l'a « créé ». Mais comme le monstre de Frankenstein, l'expérience échappe ici à son créateur et Charlie se révolte d'être considéré comme un vulgaire cobaye de laboratoire plutôt que comme un être humain à part entière. Il ne représente qu'une attraction de foire, aux yeux des gens qui l'observent sans pudeur. Comme Algernon, il se sent prisonnier d'une cage invisible, bête de zoo qui ne rêve que de liberté. En outre, son intelligence lui apporte certes le savoir tant espéré, mais il parvient de moins en moins à communiquer avec autrui et ne peut aimer Alice comme elle le mérite. Par la suite, le déclin inattendu d'Algernon bouleverse tout et l'on observe la détresse croissante du jeune homme, terrifié à l'idée que son destin suive celui de la souris blanche. Car, après avoir goûté à la connaissance, il ne peut supporter de retrouver les ténèbres qui l'entouraient et redevenir l'idiot dont tout le monde se gausse. Malheureusement, les premiers signes du déclin sont là, et Charlie commence sa descente aux enfers, aussi fulgurante que son ascension l'a été.
La fin, déchirante, nous laisse ainsi vidé et estomaqué. N'y a-t-il aucun espoir de progrès ? Aucune lueur vers laquelle avancer ? Je vous laisse découvrir la réponse dans les derniers mots de Charlie qui, poignants, révèlent le sens poétique du titre de l'œuvre. Je les ai quittés à regret, mais je sais que Charlie et Algernon continueront longtemps à trotter dans ma tête. N'ayons donc pas peur des mots galvaudés et osons dire que Des fleurs pour Algernon est un récit brillant, parce qu'il l'est profondément, aussi bien dans l'idée que dans l'écriture. D'une originalité et d'une densité rares, le roman dégage une chaleur singulière, celle de l'espoir naïf et innocent de Charlie Grodon, qui ne rêvait que d'un peu de lumière pour éclairer sa cécité mentale.

Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes, J'ai lu, 542 pages. 

18 commentaires:

  1. J'ai beaucoup entendu parler de ce titre, ça a l'air d'être un sacré uppercut...
    Je pense que je le lirai si je tombe dessus. Rien que ton billet, ça donne envie.

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    1. Le terme "uppercut" est très bien choisi en effet, car c'est un roman percutant, qui donne à réfléchir et bouleverse à la fois. J'en avais beaucoup entendu parler également et tous les échos que j'avais eus étant élogieux, j'ai tenté. C'est une lecture qui marque et que j'aurais dû faire bien plus tôt ! Si tu as l'occasion de mettre la main dessus, n'hésite donc pas une seconde ! :)

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  2. Ah ah ah ! Je vous avais prévenu de garder les kleenex à portée de main ^^

    La fin est d'une tristesse infinie ... ( mais quel bouquin ! )

    Dès les premières pages ( perturbantes et comiques à la fois ) on se rend compte que l'on a pas un livre tout à fait normal entre les mains. Un vrai Ovni littéraire comme vous le dites si bien.

    C'est marrant car je ne l'aurais pas classé dans la science-fiction comme il est rangé habituellement ( puisque au final, à part cette expérience destinée à la rendre plus intelligent, il ne se passe rien de très extraordinaire dans ce récit ... pas de robots tueurs ou de voyage en navette spatiale ) C'est limite "intimiste".

    Mais oui, une histoire qui reste gravée dans la mémoire pour très longtemps.

    D'ailleurs, j'ai encore vu récemment des affiches pour une pièce de théâtre éponyme sur Paris ... comme quoi, ce livre ne se démode pas malgré le temps et les années.

    Un "Coup de Cœur" plus que mérité, vous avez tout à fait raison !!!

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    1. Oh oui, comme j'ai pensé à vous en finissant le livre ! Je ne faisais pas la fière... C'est vraiment un livre qui n'a pas son pareil, c'est déroutant mais magnifique.

      Pour la classification, j'avoue que j'ai respecté ce qui était écrit sur la quatrième par l'éditeur, mais il est assez difficile à classer (comme beaucoup de livres du même style d'ailleurs, les frontières étant souvent floues en SFFF).

      Ah tiens, je suis très intriguée par cette pièce de théâtre ! Je n'ai pas vu les affiches mais quelques photos sur le net en faisant des recherches après ma lecture, je me demande bien ce que ça peut donner !
      En tout cas, le livre n'a pas pris une seule ride, j'étais très étonnée en découvrant sa date de publication. Cela montre à quel point il est encore d'actualité !

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  3. Excellent roman en effet, j'avais moi aussi adoré, malgré la fin très triste (et Charlie qui devient assez agaçant à la fin, mais peut-on vraiment lui en vouloir ?). Un grand classique à ne pas rater !

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    1. Ahh, pareil pour moi, héhé ! Charlie a sérieusement commencé à me gonfler à un moment, mais bon, le pauvre a des circonstances atténuantes (et je n'aurais pas aimé être à sa place). Et puis la fin est tellement bouleversante qu'on lui pardonne.
      Ce livre fait l'unanimité en tout cas, ça fait plaisir à voir !

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  4. Les critiques sont excellentes, si en plus l’émotion est au rendez-vous… Je le lirai un jour, c’est sûr ! Merci pour l’article ;)

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    1. Il le faut, cher Escrocgriffe, c'est un must-read absolu ! Vraiment, je n'ai lu aucune critique mitigée ou négative (même si parfois, ça ne veut rien dire) et par conséquent, mes attentes étaient assez exigeantes. Mais quelle claque ! Je pense qu'on rate quelque chose en ne l'ayant pas lu, et je ne dis jamais ça à la légère... :)

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  5. J'avais adoré cette lecture, me demandant évidemment au début dans quoi j'étais tombée.
    J'ai été vraiment prise par l'histoire.
    Je l'avais conseillé à Zhom, qui l'a terminé les yeux rougis....

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    1. Tu m'étonnes, difficile de garder sa dignité à la fin avec tant d'émotion... C'est fou comme le début nous déstabilise pour mieux nous surprendre après. Plus j'y pense, plus je trouve que l'idée est vraiment brillante.

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    2. C'était vraiment bien écrit oui!

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  6. J'aime bien cette couverture :) Évidemment, je suis ravie qu'il soit un coup de cœur (comme pour moi). J'ai trouvé l'histoire très crédible dans la façon dont elle est racontée. Je reste bluffée par la plume... Moi aussi je me suis attachée à ces deux personnages et j'ai eu la boule au ventre lors de ma lecture.

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    1. Ah oui ? C'est vrai que la souriquette est mignonne, mais j'aimais beaucoup l'ancienne couverture également, avec le labyrinthe qui se fondait avec l'esprit de Charlie, c'était assez poétique et ça collait bien au texte. Que d'éloges, en tout cas ! C'est une lecture qui semble universelle.

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  7. Caro Bleue Violette23 janvier 2014 à 15:14

    Très joli billet, Flora ! Effectivement, je n'ai jamais lu que d'excellentes critiques sur ce roman, mais je n'arrive pas à me résoudre à le lire, j'ai peur de ne pas supporter...un jour peut-être !

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    1. Merci beaucoup, Caro !
      Oh, tu as peur d'être déçue ou bien d'être submergée par l'émotion ? Je suis sûre qu'un jour, tu vas te décider et tu ne regretteras pas ! Pour ma part, je l'ai laissé traîner dans ma pile une bonne année, et je peux te dire que j'ai regretté de ne pas l'avoir lu plus tôt !

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  8. D'être submergée par l'émotion, oui... Je suis hypersensible et je sais que c'est typiquement le genre de livre qui va me briser le cœur :) Mais il est sur une de mes nombreuses listes de " à lire un jour" !

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  9. Difficile de rester insensible à ce roman, c'est certain. Il mérite pleinement son statut de chef d'oeuvre !
    Et j'ajoute que c'est bel et bien un récit de SF, cette dernière ne se limitant pas (loin de là !) aux robots tueurs ou aux voyages dans l'espace... ;)

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    1. Cela fait plusieurs semaine que je l'ai terminé et il me trotte encore dans la tête... Preuve qu'il est vraiment à part !
      Merci pour la précision, me voilà rassurée par la catégorisation ! L'aspect scientifique de l'expérience aurait de toute façon tranché en faveur de la SF. :)

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