mardi 3 décembre 2013

Sans âme, Gail Carriger entre thé et complots meurtriers

Pas évident de sauver sa réputation lorsque l'on tue malencontreusement un vampire à coup d'ombrelle. Tout de même, quel culot de sauter à la gorge d'une jeune femme sans qu'ils aient été décemment présentés ! Alexia Tarabotti n'a agi qu'en légitime défense, tout bien considéré, même si son étrange don lui aurait servi de bouclier, car elle est ce qu'on appelle une « paranaturelle ». Une humaine née sans âme. Et comme si la situation n'était pas assez compromettante, voilà que lord Maccon, loup-garou et enquêteur, vient mettre son nez dans l'affaire. Une affaire qui, en dépit des apparences, cache bien des mystères.
Ne vous fiez pas à sa luxueuse robe corsetée et à ses longues boucles brunes, Alexia Tarabotti n'a rien de la jeune ingénue victorienne soumise et effarouchée. Bien au contraire ! Considérée comme une vieille fille du haut de ses vertigineux vingt-six ans, Alexia fait le désespoir de sa famille, qui la juge impossible à marier en raison de son physique méditerranéen et de son caractère difficile. Fille d'un Italien à la réputation sulfureuse, Alexia a hérité sa peau couleur d'olive et son nez qui ne respecte pas la finesse des canons de beauté. Et le désastre ne s'arrête pas là, car mademoiselle Tarabotti possède un tempérament de feu — blâmons le sang chaud italien de son dégénéré de père —, une obstination digne d'une mule et un certain talent à se fourrer dans des situations impossibles. Néanmoins, Alexia a su tirer profit de son statut de vilain canard de la famille pour se réfugier dans les livres et se passionner pour les progrès scientifiques, ce qui fait d'elle une véritable intellectuelle qui regrette que les siens n'utilisent pas davantage leurs cellules grises.
Avec toutes ces tares, il n'est donc pas étonnant que ses prétendants soient inexistants et lui préfèrent ses concurrentes dont la beauté est aussi superficielle que leur conversation. Face à ces pâles clones, Mademoiselle Tarabotti nous ensorcèle de ses charmes exotiques et de son caractère bien trempé, et l'on s'attache promptement à cette jeune femme dégourdie qui ne manque ni de courage ni de ressources, et manie son ombrelle comme une épée.


Si mademoiselle Tarabotti charme le lecteur et porte le roman sur ses fortes épaules, ce premier tome se garde d'effectuer le moindre faux pas. L'intrigue est entraînante, alternant les promenades mondaines, les confidences liées à l'enquête et quelques scènes d'action savamment dosées. Gail Carriger dépeint avec beaucoup d'acuité et d'humour la société victorienne ainsi que ses codes sociaux, toujours en total décalage avec l'imminence du danger qui rôde. La famille d'Alexia illustre à la perfection les excès et les absurdités des conventions de l'époque, de la mamma hystérique qui ne cherche qu'à caser ses filles au beau-père qui ne se préoccupe que de la rente, en finissant par les deux affreuses demi-soeurs qui ne vivent que pour les ragots. Sans surprise, Alexia se sent étriquée au coeur de cette société corsetée et développe un tempérament rebelle. Si elle respecte scrupuleusement l'étiquette, elle n'hésite cependant pas à affirmer et à défendre son opinion quitte à malmener la bien-séance avec son caractère aussi têtu qu'adorable. Allant à contre-courant des bonnes moeurs de l'époque, Gail Carriger façonne une protagoniste selon mon coeur, pleine de force et d'autonomie, et qui fait honneur à la gent féminine.
Ce côté décalé est par ailleurs renforcé par des dialogues réjouissants qui donnent lieu à des scènes aussi cocasses que mémorables. Mademoiselle Tarabotti assène ainsi un coup d'ombrelle bien placé au jeune vampire qui l'attaque sans vergogne avec un « Mal élevé ! » désopilant. La franchise de la jeune femme lui attire quelques oeillades sévères, mais qu'à cela ne tienne, les mots sont une arme qu'elle manie d'une main de maître. Pour preuve, les échanges entre Alexia et lord Maccon, deux fortes têtes qui ne cessent de se quereller, sont souvent ponctués de remarques sarcastiques qui rendent le récit particulièrement savoureux. Leur relation l'est tout autant, et l'on suit avec un plaisir non dissimulé leurs chamailleries et la naissance de sentiments certes attendus mais très attendrissants dans leur hésitation et leur maladresse. Car, avec leur caractère de chien, leur obstination et leur propension mutuelle à la domination, les deux font une paire curieuse mais finalement parfaitement assortie.

Enfin, la richesse de ce volume est rehaussée par  une atmosphère extrêmement soignée et un décor historique revisité avec finesse. Tandis que des dirigeables filent dans le ciel londonien, on rencontre des inventions technologiques farfelues aux reflets cuivrés et aux mécanismes complexes, mais également des plus effrayantes, car technologie ne rime pas toujours avec progrès, et mademoiselle Tarabotti en fera les frais. En outre, Gail Carriger instaure une mythologie intéressante, où vampires, loups-garous et fantômes vivent à découvert et se constituent en communautés, les ruches de vampires d'un côté, les meutes de loups de l'autre, et les solitaires en périphérie, dans un équilibre toujours précaire. L'occasion pour l'auteure de proposer une réflexion sur le progrès, la tolérance et le fanatisme qui conduit aux actes les plus abjects. L'univers du Protectorat de l'ombrelle pose ainsi ses fondations et appelle à se complexifier, pour notre plus grand plaisir.

A l'image de mademoiselle Tarabotti, Sans âme est un roman original et épicé que l'on dévore avec délectation. Parée de somptueuses couvertures dans son édition de poche, Le Protectorat de l'ombrelle est une série au fort potentiel qui m'a d'ores et déjà conquise, et contrairement à ce que son titre laisse entendre, ce premier tome abrite en son coeur une très belle âme.


Sans âme (Le Protectorat de l'ombrelle, tome 1), Gail Carriger, Le Livre de poche/Orbit, 424 pages.

12 commentaires:

  1. J'avais bien aimé aussi le premier tome et puis les répliques entre Alexia et Lord Maccon sont savoureuses (et je ne parle même pas de la scène dans le fiacre hu hu ^^)
    Tu te remets un peu à la fantasy urbaine tout de même ? ;-)

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    1. La fameuse scène du fiacre, mémorable en effet ! J'en ai encore le rose aux joues...
      Autrement, je suis prise d'une inexplicable frénésie steampunk en ce moment, donc je reste dans la fantasy urbaine mais je délaisse le côté vampirique pour une approche plus ciblée. :)

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    2. Oui, j'ai vu que tu avais le Saintcrow sur ta PaL, hâte de lire ton avis dessus ;-)

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  2. Caro Bleue Violette5 décembre 2013 à 21:10

    Yeah :)

    J'adore cette série que j'ai terminée récemment, en ce qui me concerne c'est la meilleure dans le genre bit-lit/urban fantasy/steampunk (je n'ai jamais très bien su dans quoi la classer ^^) que j'aie lu jusqu'à présent ! Alexia est excellente, et Lord Maccon est ce que j'appelle trop sexy-grognon, lol. Et l'écriture de Carriger est extra.

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    1. Ahh, je suis ravie de lire un autre commentaire aussi enthousiaste, ça m'encourage encore plus à me jeter sur la suite ! Déjà que ça me démange... :)
      En effet, c'est une série qui peut avoir pas mal d'étiquettes et qui n'est pas facile à ranger. J'aime beaucoup lord Maccon également, il a des sorties vraiment excellentes (surtout quand il est grognon, héhé) !

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  3. Un tome que j'ai lu et une série que j'ai envie de continuer à découvrir.
    J'ai bien aimé les décors, les personnages et l'histoire.
    Un truc pas trop neuneu, et assez comique :-)

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    1. En effet, on pourrait s'attendre à un truc un peu cucul en raison de l'époque mais c'est en fait un joli pied-de-nez aux conventions victoriennes !
      Les décors sont particulièrement soignés et le duo attachant, c'est ce qui m'a également plu.
      Je vois que les réactions sont unanimes et positives, en tout cas. :)

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    2. C'est vrai qu'elle attire le commentaire positif cette série. C'est ce qui m'a poussé à la découvrir... la voyant comme une série bit-lit qui en valait la peine.

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  4. J'ai lu les deux premiers tomes, et j'aime beaucoup cette série! Je viens de me procurer le 3 (qui vient de sortir en poche, il eût été dommage de se priver), et ta chronique me donne furieusement envie de me replonger dans cet univers =)

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    1. C'est grâce à toi que je l'ai déniché celui-là, car ta chronique m'avait vraiment emballée ! Et je n'ai pas été déçue !
      Vi, j'ai vu le troisième tome en librairie, sa magnifique couverture m'a sauté aux yeux : qu'ils sont beaux ces bouquins... Je guetterai donc ta chronique avec impatience. :)

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  5. J'ai beaucoup aimé la saga :) la galerie des personnages vaut le déplacement, les dialogues sont enlevés et pas piqués des vers et j'ai beaucoup aimé les paysages revisités à la sauce steampunk.

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    1. Quel succès, les lecteurs sont décidément unanimes à propos du Protectorat ! C'est très encourageant pour la suite.
      Il est vrai que les dialogues sont souvent mémorables et sont l'âme du récit, et comme toi, j'ai adoré le Londres à la sauce steampunk, plus glamour que chez Lilith Saintcrow par exemple, où il est beaucoup plus poisseux.

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