dimanche 29 décembre 2013

Noire lagune, Charlotte Bousquet tombe le masque

Glaciale et menaçante, la brume de décembre s'infiltre dans les rues tortueuses de Venise, frissonnante sous les premiers flocons. En cette année 1579, la cité des Doges est à l'apogée de son faste mais, tandis que le Carnaval approche, plusieurs corps sont retrouvés sans vie, le visage tordu dans un horrible rictus et les lèvres souillées d'un liquide noirâtre. La peste tant redoutée frapperait-elle à nouveau l'illustre ville ? Alors que le peuple cède à la panique, la jeune Flora, apprentie courtisane, est témoin de l'une de ces morts subites. Mais celle-ci a tout l'air d'un meurtre... Bravant les interdits, Flora mène l'enquête en secret, au péril de sa vie et de son honneur.

Un décor vénitien en pleine Renaissance, un univers de cape et d'épée et une narratrice portant le même prénom que moi... Il n'y avait aucun doute, ce livre m'était destiné. Pour couronner cette parfaite alchimie, sa lecture se prêtait merveilleusement à la saison, l'intrigue se déroulant aux alentours de Noël. C'est donc avec fougue et impatience que j'ai plongé dans les eaux froides du Grand Canal.

Quel délice de voguer vers Venise, ô combien ensorcelante, en ce froid mordant de décembre ! J'ai eu la chance d'y avoir séjourné deux fois, et c'est avec un intense plaisir que je me suis replongée dans ses rues pavées et ses canaux ornés de ponts. Car, dès les premières pages, Charlotte Bousquet trace de sa plume des décors envoûtants, presqu'irréel à travers ce brouillard qui flâne au-dessus des pavés luisants. Avec des descriptions qui semblent saisies sur le vif, l'auteure nous transporte dans une atmosphère fantasmagorique et inquiétante, où tout peut arriver. Si l'on s'émerveille devant la beauté des palais vénitiens, l'on découvre également la face cachée de la Sérénissime et ses quartiers pauvres, aux rues jonchées d'ordures et grouillantes de rats. C'est ainsi que l'on assiste à la première mort, celle d'un ouvrier travaillant pour un imprimeur, tombé raide derrière un étal de poissons. Comme la mèche d'un tonneau de poudre à canon s'enflamme, la rumeur se répand de suite, terrifiante : la peste est aux portes de Venise ! Mais dans la ville où le masque est roi, les apparences sont toujours trompeuses. C'est ce que Flora, apprentie courtisane âgée de seize printemps, apprend à ses dépens lorsqu'elle est témoin d'un meurtre sur le pont de Rialto. Et, tandis que les habitants sont peu à peu contaminés par la terreur et la paranoïa, le démoniaque chef d'orchestre de ce chaos, qui manipule à sa guise un prêtre, un fabricant de masques et un poète médiocre, se prépare pour la grande fête. Et celle-ci promet d'être explosive.


Le chaos est imminent, le peuple paniqué et la suspicion tisse son infâme toile. Comme une ombre protectrice, le lecteur suit ainsi la jeune Flora dans son dédale à travers une Venise trouble. Avec son joli minois et ses longues boucles blondes, on s'entiche de suite de la jeune fille qui, en forte tête, sait ce qu'elle veut et montre un esprit acéré par un sens de la répartie foudroyant — et qui donne lieu à quelques répliques pimentées. Courageuse, elle manie le fer avec une impressionnante dextérité, n'hésite pas à se travestir en homme afin de braver le danger et s'éclipse, à la nuit tombée, pour mener l'enquête en compagnie de Galeazzo, un spadassin qui rêve de voyages et d'aventures. Hélas, une courtisane n'est jamais libre d'aimer et Flora, éprise de Galeazzo, en fait la triste expérience, emprisonnée dans le destin que lui a tracé sa protectrice, la célèbre courtisane Veronica Franco. Alors qu'elle est en âge de connaître son premier amant, Flora est déchirée entre son devoir et les règles que sa condition impose et la direction que son cœur lui susurre.

On prend ainsi un plaisir non dissimulé à suivre les évolutions de la jeune fille et de son spadassin, plus amouraché qu'il ne veut bien le reconnaître, dans la sombre affaire. Néanmoins, les personnages secondaires abondent et je me suis quelque peu perdue au milieu de cette multitude de visages. Une sensation d'égarement qui a été renforcée par les fréquentes et rapides alternances de points de vue, parfois désorientantes et qui brisent le rythme de lecture. En revanche, l'auteure a réalisé un travail fascinant de mise en contexte, grâce à des notes de fin d'ouvrage qui expliquent certaines expressions italiennes et relatent des anecdotes historiques passionnantes sur des personnages réels (comme Veronica Franco) ou encore la peste, le monde des courtisanes ou l'histoire des chats à Venise, chargés d'éradiquer les rats porteurs du mal. Enfin, sous une plume sans prétention mais non dénuée de poésie, Charlotte Bousquet donne à réfléchir sur des thèmes fondamentaux, comme la condition de la femme — celle du XVIe siècle se faisant le miroir de celle d'aujourd'hui — ainsi que les risques du métier de courtisane, soumise au bon vouloir de ses protecteurs, et des prostituées des bas-fonds sordides. Car à l'époque, une femme qui rêvait de liberté et souhaitait éviter le mariage ou le voile n'avait d'autre choix que de devenir courtisane. Tel était le prix de l'émancipation. Toutefois, en temps de crise, ces femmes étaient vite accusées des maux de la cité (et notamment de la peste) et devenaient des parias, chassées, lapidées, humiliées. L'auteure donne également à penser sur la hiérarchie des classes sociales, montrant aussi bien le faste des riches mondains de la ville que les quartiers miséreux où les enfants loqueteux jouent dans la fange, ainsi que le ghetto juif, délimité comme une prison et soigneusement fermé la nuit. Venise est ainsi disséquée dans tous ses recoins, glorieux et glauques, à l'aide un scalpel incisif qui met à jour les relents cachés nauséabonds de la Sérénissime.

Ainsi, si j'ai été un peu déçue par la simplicité de l'intrigue et la rapidité de sa progression, je n'en ai pas moins savouré cet ouvrage au charme vénitien, servi par un décor plus vrai que nature. Devant nos yeux, Venise brille de tous ses feux, avec ses hommes richement costumés, ses gondoles et ses chats qui paressent sur les pavés ou sur les toits. Un roman prenant qui nous offre une traversée inédite sur les eaux sombres et troubles de la lagune, qui recèlent bien des secrets.

Noire lagune, Charlotte Bousquet, Gulf Stream, 286 pages.

2 commentaires:

  1. Moi qui adore Venise, cette chronique ne me laisse pas indifférent… J’essaierai de lire un jour ce bouquin.

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    1. Ahh, Venise... Je suis toujours à la recherche de romans sur cette magnifique ville, mais je dois m'y prendre comme un pied puisque j'en trouve rarement ou je n'accroche pas, comme avec Donna Leon (récemment, j'ai découvert en librairie les polars de Nicolas Remin que je pense essayer). Si tu as des découvertes à partager, je suis preneuse !
      Enfin, du coup, j'ai sauté sur le livre de Charlotte Bousquet et le voyage a été plaisant. Cela dit, il faut aimer lire du roman jeunesse/jeune adulte, car quelqu'un qui penserait y trouver un bouquin pour adultes pourrait être déçu. :)

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