samedi 14 décembre 2013

Les Revenants de Whitechapel, George Mann au cœur des bas-fonds de l'humanité

Au petit matin, tandis que Londres est encore ensommeillée sous la chape d'un brouillard jaunâtre, les cadavres s'empilent sur les pavés trempés de rosée du quartier malfamé de Whitechapel. Selon les dires des rares témoins, le meurtrier serait le fantôme d'un policier au halo bleuté. Au sein de la population, la panique croît, et c'est sans compter sur l'étrange peste qui fait des ravages dans les quartiers pauvres et transforme les victimes en véritables charognards. Toutefois, Sir Maurice Newbury, agent de la Couronne assisté de la talentueuse Miss Veronica Hobbes, est contraint de se détourner de la première affaire pour se concentrer sur un accident mortel de dirigeable. Mais alors que la brume s'épaissit autour de cette nouvelle affaire, il semblerait que tous les fils s'entrelacent vers un lugubre horizon...

C'était une chance donnée au hasard. Envoûtée par cette magnifique couverture d'un Londres fantasmagorique et par l'avant-goût plein d'étrangeté de la quatrième, j'ai suivi mon instinct et acheté le livre sur un coup de tête. Et mon intuition ne m'a pas trompée.

Ouvrir ce premier tome des enquêtes de Newbury et Hobbes, c'est avant tout entrer dans une atmosphère. Celle du Londres du tout début du XXe siècle, où les rues sont prisonnières d'un brouillard tenace qui dissimule les crimes et où le bruit des sabots fait écho aux engins modernes pétaradants. Londres, à cheval entre tradition et modernité, bouillonne d'activité et se situe à la pointe de la technologie. Pour le meilleur et pour le pire, car le progrès ne sert pas toujours le bien public. George Mann dépeint la ville victorienne avec un étonnant réalisme, et l'on sent presque le froid londonien nous mordre les joues, l'humidité de la brume nous glacer les sangs, avec au loin le vacarme distant d'une locomotive à vapeur... Au fil des chapitres, la plume de l'auteur se révèle pleine de beauté et de poésie, faisant naître de jolies métaphores et des descriptions aussi saisissantes que pittoresques. On se laisse délicieusement porter par cette plume accrocheuse sans être ostentatoire, et qui nous hypnotise pour nous encourager à dévorer le chapitre suivant.


C'est donc sans encombre que l'on se fond dans la narration, où l'on fait la rencontre d'un duo de protagonistes au parfum d'authenticité simple et charmant. Sir Maurice Newbury nous apparaît tout d'abord fort sympathique, en plus d'avoir un courage rare et des talents de déduction honorables qui en font un excellent sujet de la reine Victoria. Newbury étonne par son progressisme, et contrairement à Bainbridge, son ami et lieutenant chef à Scotland Yard, il sait apprécier la valeur de Miss Veronica Hobbes et ne fait pas l'erreur de la sous-estimer. Néanmoins, cette ouverture d'esprit est à double tranchant, et son penchant envers l'occultisme et la drogue complexifie son personnage en lui donnant un relief plus sombre. Tel un papillon irrémédiablement attiré par la lumière, il risque de se brûler les ailes... Miss Hobbes n'a cependant rien à envier à son patron. Dotée d'un esprit acéré et d'une audace rare pour une jeune femme de l'époque, elle n'a pas peur de salir sa robe dans les décombres d'un aéronef fumant ni de se souiller les mains du sang de son collègue lorsqu'il faut lui sauver la vie. Veronica ne recule devant aucun danger, et s'entête à suivre Newbury dans toutes ses aventures, celui-ci étant forcé d'admettre qu'elle lui est indispensable. Loin d'être un vulgaire faire-valoir empli de niaiserie et de bons sentiments, Miss Hobbes dévoile une véritable force de caractère tout en étant charmante et aventurière. En outre, la jeune lady, féministe avant l'heure, remet implicitement en cause le carcan de la société victorienne. La relation qu'elle noue avec sa soeur est particulièrement touchante, sa cadette se trouvant enfermée et recluse dans un asile à cause de visions prémonitoires. Toutefois, Veronica n'est pas dépourvue de secrets, et l'aura de mystère qui l'entoure lui donne davantage de profondeur. Sur la même longueur d'ondes, le duo se combine ainsi parfaitement et fait jaillir une étincelle qui ne manquera pas d'intérêt par la suite.


Quant au noeud de l'histoire, l'intrigue se révèle globalement simple, dans le sens où elle n'est pas d'une complexité insurmontable, mais elle n'en est pas moins rudement bien menée. Pour preuve, la piètre détective que je suis n'a jamais su démêler les indices. Pourtant, la solution nous apparaît limpide à la fin et nous nous trouvons bien sot de ne pas l'avoir décelée plus tôt. George Mann nous entraîne ainsi dans la course d'un progrès à la fois incroyable et redoutable, nous faisant découvrir des aéronefs dernier cri et des automates stupéfiants d'intelligence, mais qui échappent au contrôle des hommes pour acquérir une autonomie propre. Cette réflexion sur le progrès et les avancées techniques n'est pas peu intéressante, et nous entr'apercevons jusqu'où peuvent aller les hommes pour réaliser l'impossible ainsi que leurs sombres ambitions. La vivacité des automates fait en effet froid dans le dos, quelques scènes donnant de réelles sueurs froides, et l'on s'inquiète de leur potentiel. L'auteur construit ainsi son récit avec patience et finesse, entrelace ses intrigues en brouillant les pistes dans un ensemble solide qui tient toujours la route et se révèle captivant jusqu'à la fin, qui réserve plus d'une chute. 

Avec Les Revenants de Whitechapel, George Mann signe un premier tome ensorcelant, rythmé par une enquête qui alterne jeu de piste et scènes d'action, et servi par une écriture fluide teintée de poésie. Il ne nous reste plus qu'à croiser les doigts pour que la suite voie le jour...

Les Revenants de Whitechapel (Les Enquêtes extraordinaires de Newbury & Hobbes, 1), George Mann, Eclipse, 379 pages.

6 commentaires:

  1. Quelle chronique passionnée ! :D Merci pour ton article ;)

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    1. Merci à toi pour ton petit grain de sel ! J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre, je n'ai eu qu'à me laisser porter par mon enthousiasme dans la chronique, héhé.
      Au plaisir de te relire par ici ! :)

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  2. Caro Bleue Violette19 décembre 2013 à 13:28

    Ah oui, j'ai lu quelque part que ce livre est décrit comme un mélange de Sherlock Holmes et Dr Who...ça plus ton avis, ça donne envie :)

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    1. Pour Sherlock Holmes, il y a un air en effet, mais je ne peux pas dire pour Doctor Who car je ne connais pas assez bien la série. :) Sinon, c'est une très bonne découverte, alors s'il te tente, fonce !

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  3. Aaah bin il est bien tentant ce titre!
    Londres pour cadre... Mmmm mon pêché mignon :-)

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    1. Ohh, comme je te comprends, je suis dans une période vieux Londres, en ce moment, héhé. En tout cas, j'ai passé un super moment avec ce bouquin, c'est sans prétention et assez simple, mais vraiment captivant et divertissant !

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