dimanche 8 décembre 2013

Le Mystère du drake mécaniste, Lilith Saintcrow surmène la machine

Archibald Clare, mentah de son état, est en proie à un cruel manque de stimulation intellectuelle. Il n'est donc que trop heureux de soumettre ses facultés pour défendre la Couronne britannique lorsque Emma Bannon, puissante magicienne au service de Sa Majesté, vient requérir ses services. Car la tension est à son comble à Londinium : les assassinats de mentahs se multiplient de façon alarmante, et le coeur de l'affaire est encore bien plus obscur... 

Aigre-douce, telle est la sensation qui m'a hantée lorsque j'ai refermé Le Mystère du drake mécaniste, balançant entre perplexité et confusion, les rouages de l'histoire sombrant déjà dans la brume de mon esprit. De par son embrouillamini, l'intrigue a en effet échoué à accaparer mon entière attention et j'ai parcouru cette aventure avec une distance qui a considérablement entaché mon plaisir de lecture.

Un bon pressentiment me tenaillait pourtant avant de me plonger dans l'ouvrage. Hélas, dès le départ, le mécanisme du récit ne s'est pas enclenché et s'est trouvé coincé pendant le reste de l'histoire. Ce blocage s'est tout d'abord matérialisé par le couple de protagonistes mis en scène par Lilith Saintcrow, à l'image du célèbre tandem Holmes et Watson, bien qu'ici mixte pour ajouter une dose de glamour et d'étincelle. Mêlant une magicienne et un mentaliste, surnaturel contre rationnel, le couple s'annonçait aussi disparate que prometteur, mais l'alchimie ne s'est malheureusement pas opérée. D'un côté, nous avons donc Emma Bannon, magicienne Prima extrêmement puissante qui a le juron facile pour une dame de sa trempe ainsi que la fâcheuse tendance à transformer ses coûteuses robes en loques à la fin de la journée. Hors de question de rester enfermée chez elle à faire la lady, elle préfère l'action à la passivité. Avec son fort caractère et son autorité naturelle, la jeune femme choque souvent la gent masculine, Archibald Clare le premier, scandalisé devant tant de personnalité chez une personne du sexe faible. Si Emma m'a de suite conquise, Archibald Clare m'a en revanche laissée d'une totale indifférence. Etrangère au concept du mentaliste — ou ici, du « mentah » — dont j'ignore quasiment tous les ressorts, je ne me suis guère attachée à Clare, qui m'a profondément agacée. Obnubilé par les faits et les données, le personnage sonne creux, froid et calculateur au point de paraître aussi dénué d'âme qu'une machine. Par ailleurs, la quatrième de couverture — honteusement trompeuse — promettait une relation de désamour cordial entre les deux, à l'image d'Alexia Tarabotti et de lord Maccon dans le Sans âme de Gail Carriger, mais il n'en est rien. Le couple ne trouve pas son harmonie et aucune pique ne vient pimenter leurs échanges tristement plats. Et l'on comprend bien qu'Emma ne ressente aucune attirance en raison de la fadeur de Clare qui, disons-le, ne lui arrive tout simplement pas à la cheville. Heureusement, d'autres personnages secondaires viennent étoffer le récit, notamment le Bouclier (comprenez le garde du corps) d'Emma, Mikal, dont les sentiments vis-à-vis de sa maîtresse se révèlent plus qu'ambigus et intrigants.

Mais le personnage de Clare n'a pas été la seule déception de ce roman. En effet, mon plaisir s'est parfois laissé entraver par la plume de Mrs Saintcrow. Si l'auteure soigne son vocabulaire en donnant à ses phrases des envolées poétiques, elle alourdit néanmoins ses pages d'une tournure schématique qui scinde son propos en une binarité gênante. Ce tic stylistique récurrent, qui apparaît davantage malhabile que lyrique, m'a vite exaspérée et a teinté ma lecture d'une lourdeur fort incommodante. Regrettable donc, car la plume de l'auteure, loin d'être médiocre, m'aurait charmée sans ce hachement mécanique. Parallèlement, l'univers créé par Saintcrow m'est apparu très complexe. L'auteure nous livre son monde et ses caractéristiques avec très peu d'explications, de sorte que l'on peut très vite se perdre au sein d'un environnement dont le fonctionnement et les règles nous échappent et où aucun guide n'éclaire notre lanterne. J'ai parfois peiné à remettre les pièces du puzzle dans l'ordre et à trouver une logique entre certains éléments confus et obscurs. Peut-être que mon statut de néophyte des codes du Steampunk est à blâmer, mais cela n'a fait qu'accroître un sentiment de frustration amère.
Néanmoins, j'ai été envoûtée par l'atmosphère de ce roman, qui nous plonge dans un Londres déformé où l'air est constamment obstrué d'un épais brouillard jaunâtre et d'une odeur fétide, tandis qu'au loin, les usines aux reflets cuivrés crachent leurs flocons de cendres dans les noirs et dangereux bas-fonds de la ville où il ne vaut mieux pas s'aventurer. Les décors, sombres, sales et inquiétants, prennent incroyablement vie sous la plume de l'auteure, et l'excursion dans le quartier le plus mal famé de Londinium est véritablement saisissante, peuplée d'Altérés menaçants qui exhibent leurs prolongements mécaniques et d'un air saturé de vapeurs et de particules de jais. Saintcrow soigne ses décors avec beaucoup d'imagination et de créativité, dans une ambiance qui nous happe tout entier dans ce Londinium industriel.

C'est donc sur une note fort mitigée que je me suis échappée de cette aventure Londinienne. Malgré une atmosphère captivante, Le Mystère du drake mécaniste livre une intrigue parfois confuse, servie par un couple de protagonistes dont les rouages ne parviennent pas à s'imbriquer de façon harmonieuse, transformant mon enthousiasme premier en une âpre déception.

Le Mystère du drake mécaniste, Lilith Saintcrow, Le Livre de poche/Orbit, 414 pages.

4 commentaires:

  1. On sent bien ta déception dans ton retour de lecture. C'est vrai que la couverture aurait aussi retenu mon attention, car je suis fan du Protectorat de L'ombrelle et elle y fait penser... Mais du coup, je sens qu'il vaut mieux que je m'abstienne pour ce titre.
    Sinon, pour répondre à ta question, je confirme que "La voleuse de livres" est bien adaptée au cinéma et va sortir en 2014. J'avoue que j'ai très envie de le voir tout en étant très frileuse. Je pense que la narratrice (la Mort) a été retirée du film et du coup, ça doit enlever une bonne partie de l'intérêt en le transformant en "simple" film historique, là où le roman est tellement, tellement plus ! (en relisant mon retour de lecture à froid, je me rend compte que je me suis auto-censurée dessus tellement j'ai adoré ce roman et eu peur d'un excès d’enthousiasme... il reste à ce jour l'un de mes romans préféré, toutes lectures confondues)

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    1. Hélas, oui, je dois avouer que j'ai vraiment été déçue... J'ai été tout de suite attirée par la couverture (magnifique, je trouve), et le titre qui m'intriguait. En lisant la quatrième, j'ai cru voir également l'ombre du Protectorat de l'ombrelle, mais ce dernier est (à mon humble avis) bien meilleur ! J'ai toujours peur de déconseiller une lecture car on ne sait jamais, ça peut plaire à d'autres, mais à moins que ta curiosité soit très forte, je passerais mon chemin, en effet.

      En ce qui concerne The Book Thief, ce film m'intéresse beaucoup, enfin c'était le cas avant que je ne découvre qu'il s'agissait d'une adaptation. Maintenant, c'est plus le bouquin qui m'intéresse. :) Je comprends ta position en tout cas, c'est toujours un défi de voir une adaptation d'un livre qu'on a adoré : d'un côté, il y a l'excitation et la curiosité, de l'autre, la peur d'être déçu... Surtout que dans ce cas, il est vrai que des choix très différents ont dû être faits pour le narrateur. A voir donc l'année prochaine ! :)

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  2. ah flûte, il m'intriguait bien celui-là ! Dommage... Comme Roanne, je vais passer mon tour (tiens pour du bon steampunk, et francophone celui-là, je te conseille la saga de "Krine" de Stéphane Tamaillon aux ed. Gründ vraiment très chouette te truffé de références littéraires... Tu vas adorer, je pense ;)
    (Quoi ? Oui, je te recommande encore des bouquins ^^ )

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    1. Rah, j'espère ne pas vous éloigner d'un livre que vous pourriez apprécier, mais bon, je dois dire que mon instinct m'a fait un sale coup cette fois-ci. C'est le jeu !
      Oh, tiens, je n'ai jamais entendu parler de cet ouvrage/auteur, je vais me renseigner de suite, héhé, vilaine ! :D

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