mardi 5 novembre 2013

La littérature mise à prix : une revanche du populaire en demi-teinte

Pierre Lemaitre, entouré du jury et d'une horde de journalistes, premier
surpris de son prix ? (Photo : Thibault Camus/AP/SIPA)
Depuis hier, la nouvelle noircit tous les journaux : le Goncourt est décerné ! Et la surprise a été (presque) totale, car c'est Pierre Lemaitre qui s'est vu couronné de la prestigieuse récompense — le Graal de l'édition — pour son ouvrage Au-revoir là haut paru chez Albin Michel. Avec douze tours, les votes ont été serrés, c'est le moins que l'on puisse dire, dans une lutte qui a opposé Pierre Lemaitre à Frédéric Verger, auteur d'Arden. Un combat qui s'est soldé sur un score très tendu de six voix contre quatre. Comme quoi, la victoire n'était pas assurée.

Surprise ! Ce n'est ni Gallimard, ni Minuit qui se sont empoché le Goncourt pour cette année 2013 ! Alors ce matin, tandis que je profite des joies du métro, mon premier réflexe est de chercher la rubrique culture des journaux gratuits pour avoir un compte-rendu un peu plus détaillé de la grande nouvelle. J'ouvre le 20 Minutes, et stupeur, que vois-je comme titre ? « Lettres de noblesse pour un polar » Tiens, première nouvelle... Si Lemaitre est en effet célèbre pour ses oeuvres policières, il fait avec Au-revoir là haut sa première excursion hors du polar. Dès le titre, ça coince et l'étiquette bien collante du polar peine à se faire oublier. Pourtant, l'article le stipule plus loin : « C'est la première incursion de l'écrivain dans le roman "classique", mais le lecteur y retrouve tous les ingrédients du polar ». Belle contradiction, donc. Et l'amalgame se fait généralement sentir dans les articles sur lesquels je tombe ensuite. Les journalistes clament haut et fort que c'est un Goncourt « historique ». Nuance ! Lemaitre ne se livre guère ici comme un auteur de polar, mais comme un auteur de littérature. Tout court.
Le Goncourt n'est donc pas si historique qu'on veut nous le faire croire. Ne lui ôtons cependant pas toute gloire : il est très audacieux car il récompense un auteur peu reconnu et issu d'une sphère non légitime, celle du roman policier. Lemaitre l'exprimait en effet pour 20 Minutes : « Je viens du polar, qui n'est pas considéré comme un genre noble. Est-ce que vous avez déjà vu un polar couronné par le prix Goncourt ? Jamais ». Et en ça, le Goncourt n'est pas véritablement historique. Il l'aurait été s'il avait primé un polar, un vrai, mais ce n'est pas le cas. Le livre primé appartient à la littérature générale (malgré des relents de polar), certes populaire, mais qui se trouve déjà plus légitime que le roman policier. Le prix ne couronne donc en rien le polar, même s'il légitime un auteur du genre. Alors, tout fier qu'on est de voir la littérature populaire gagner en noblesse, ne nous emballons pas ! Au contraire, savourons tranquillement cette petite victoire à sa juste valeur, comme le fait l'auteur en déclarant : « Ce que l'Académie Goncourt a bien voulu couronner, c'est un savoir-faire qui vient du polar, du roman populaire, et c'est une bonne nouvelle pour la littérature populaire » et pas qu'un peu ! Personnellement, je suis ravie de l'audace de ce Goncourt, qui s'est remis en question et n'a pas eu peur de dévier de son tracé habituel alors que tous pressentaient le Nue de Toussaint chez Minuit. Ce n'est bien sûr pas de l'avis de tous les jurés, et l'un d'eux, tenant à l'anonymat, s'est exprimé : « C'était les chiffres contre les lettres ». Traduction : le bas de gamme vendeur contre la grande littérature élitiste. Le jugement fait mal, très mal, et l'on a l'impression que, derrière ces propos, le Goncourt a vendu son âme au diable. La littérature sacrifiée sur l'autel du populaire et du commercial... Peut-être est-ce pour le meilleur, après tout ? Il y aura malheureusement toujours des détracteurs pour critiquer ce qui n'entre pas dans la sphère du légitime, mais nous, réjouissons-nous de cette victoire. Et afin d'encourager l'institution à continuer d'élargir son champ d'horizon, on espère que le succès sera à la hauteur des espérances.

8 commentaires:

  1. C'est déplorable c'est accent qu'on met avec beaucoup de condescendance sur la victoire de Lemaitre. Je n'ai pas encore lu son livre mais on m'a dit qu'il était excellent. A lire certains articles, on dirait qu'on lui fait la charité en lui donnant ce prix...

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    1. Eh oui, à croire que le Goncourt s'est bradé et a pactisé avec l'ennemi tant calomnié... J'ai lu beaucoup d'avis très positifs sur son livre également, et s'il peut combler un public plus large que Toussaint, il semblerait que la qualité ne soit pas oubliée pour autant. Un beau pied de nez aux "Lettres", vaincue par les vilains "chiffres".

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  2. Mon dieu, quelle faute d'orthographe, j'ai honte, ça m'apprendra à t'écrire à moitié debout, en vitesse, avant de partir miamer. ça craint....

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  3. Je t'avouerai que je ne suis pas sensible à ces prix littéraires - le seul qui m'intéresse c'est celui qu'a remporté "la saison des ombres" et encore, parce que je comptais lire ce livre avant sa victoire - mais je comprends ce que tu expliques (très bien) dans ton article. C'est triste d'entendre un tel constat en tout cas ! Ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas avec de tels propos qu'on peut concilier prix littéraires avec intérêt du grand public...

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    1. "Ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas avec de tels propos qu'on peut concilier prix littéraires avec intérêt du grand public..."
      Tout juste ! Alors que ces prix sont justement censés tripler au minimum les ventes, donc séduire le public le plus large...
      Pour ma part, je suis totalement insensible aux prix littéraires type Goncourt, puisque ce sont en général des titres qui ne m'attirent pas et me font plus fuir qu'autre chose. Enfin, peut-être qu'avec ce prix "populaire", lentement, un changement s'amorce... Il faut croiser les doigts.

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  4. Non mais je crois que la presse coince avec Pierre Lemaître, à la sortie d’Au-revoir là-haut je me souviens d’avoir lu, y compris dans des magazines spécialisés, qu’il s’agissait du premier roman de l’auteur...à tel point que j’ai cru au départ qu’il s’agissait d’un homonyme de l’auteur de polars !

    Sinon je me contrefiche totalement de ces prix, Goncourt, Renaudot, etc, depuis toujours, pour moi ce n’est pas un gage de qualité et c'est représentant d'un certain snobisme littéraire, puis l’on sait parfaitement qu’il s’agit simplement d’une guéguerre entre maisons d’éditions, et que les ouvrages importent finalement peu – sans parler du fait que je lis très peu d’auteurs français, et que la littérature blanche française a tendance à m’ennuyer prodigieusement ! Mais là j’ai été plutôt contente d’apprendre que pour une fois, c’est un auteur qui n’écrit pas sur son nombril (et qui n'a pas l'air de se la péter grave, pas comme un autre lauréat de prix annoncé le même jour, n'est-ce pas Yann Moix ? ^^) qui est récompensé, ça fait plaisir, même si je ne pense pas lire son livre, en raison de son sujet.

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    1. Belle anecdote concernant ce magazine spécialisé, en effet...
      Je partage exactement la même position que toi, sinon, et ça m'a frappé de voir aujourd'hui tous les bandeaux sur les livres qui criaient "Achetez-moi !" en allant en librairie. J'ai été soufflée par la réaction de Yann Moix également, qui s'auto-proclame "fait pour le Renaudot" et que le prix était fait pour lui... Ca fait donc du bien de voir un auteur hors de cette sphère "Gallimaro-Minuiesque" faire ses preuves, même si le cadre de l'après-guerre m'attire peu également et qu'il est peu probable que je lise son livre. A la rigueur, ses polars m'intéressent davantage !
      Merci Caro pour ton avis toujours très pertinent !

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  5. Moi aussi, ses polars m'intéresseraient davantage, même si je n'en lis pas beaucoup :)

    Ah ce Yann Moix...dire que je le trouvais déjà imbu de lui-même, mais là c'est plus un melon qu'il a, c'est une pastèque, lol !

    Et comme toi, je me demande si ce Goncourt 2013 va marquer un nouveau tournant dans le système des prix...to be continued :)

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