samedi 5 octobre 2013

Vampires : au-delà du mythe, Marjolaine Boutet archéologue des cercueils


Plonger dans Vampires : au-delà du mythe, c'est un peu comme d'ouvrir les entrailles d'un suceur de sang pour les disséquer joyeusement, bistouri et loupiote à la main, et croyez-moi, l'expérience en vaut le détour car elle est aussi sombre que trépidante.


« Aujourd'hui comme hier, le vampire fascine, interroge ou rebute. »
Ainsi s'ouvre la réflexion de Marjolaine Boutet, qui n'a pas d'autre motif que de comprendre pourquoi cette créature de la nuit tient une place prépondérante dans la culture populaire occidentale. Vaste projet, certes, mais comme l'auteur le prouve si bien, non pas irréalisable. Au contraire, c'est avec brio que ce maître de conférence en histoire contemporaine nous entraîne sur les traces des vampires, et pas uniquement ceux de papier. Nous remémorant avec beaucoup de finesse les origines de ce mythe rebattu, Marjolaine Boutet nous fait voyager dans l'imaginaire médiéval de l'Europe centrale et méridionale, qui a fourni le terreau nourricier de la figure du vampire. Depuis notre moderne et civilisé XXIe siècle, on y apprend avec amusement qu'à l'époque, les cadavres qui se décomposaient de façon anormalement lente étaient confondus avec des vampires ; en effet, des semaines après leur mise en terre, leur teint était encore rose et frais, leur corps gorgé de sang, et lorsqu'on leur enfonçait un pieu dans le coeur, une sorte de murmure semblait s'échapper de leurs lèvres (alors qu'il s'agissait en réalité de l'émanation des gaz restants, ce qui s'avère nettement moins glamour), prouvant qu'ils étaient bien en vie — ou du moins, entre deux mondes. Et il n'en fallait pas plus pour que les gens se mettent à paniquer. Logique, après tout, moi-même je n'en aurais pas mené large au Moyen Âge...

Aussi abasourdie que fascinée par cette première anecdote passionnante, j'ai dévoré le reste du livre, car l'essai de Boutet frappe fort et dès les premières pages, sa plume nous hypnotise, nous captive. Et combien de surprises nous attendent au fils des pages ! C'est ainsi que l'auteur met en lumière les hystéries collectives liées à cette peur du vampirisme, miroir des terreurs des sociétés, ainsi que les pratiques mises en oeuvre pour anéantir ces aberrations de la nature. On découvre tout un arsenal de rites aussi étonnants qu'irrationnels, comme le fait de promener un jeune garçon vierge nu sur un étalon blanc dans un cimetière pour débusquer les tombes cachant des vampires. Une foule d'anecdotes passionnantes se succèdent, toutes plus juteuses les unes que les autres, éclairant un contexte historique empreint de fantaisies et de terreurs. Puis, l'auteur se salit les mains pour les plonger dans les eaux croupies du passé, et déterre des cas historiques avérés de vampirisme, repris avec passion par la presse de l'époque. Ainsi, le mythe du vampire conquit l'occident et notre société bien rationnelle. Marjolaine Boutet creuse ensuite plus profondément le mythe du vampire, et ce qu'il représente, abordant le thème de la mort, lié à l'immortalité du vampire, à la fois inquiétante et tentante. Suit le thème de la morale, avec l'éternel affrontement entre le Bien et le Mal, et la difficile position des créatures de la nuit, l'auteur s'intéressant notamment aux personnages historiques qui ont influencé le mythe, comme Vlad l'Empaleur, prince bien connu d'une cruauté écoeurante, ou la comtesse Elizabeth Báthory, dite la « Comtesse sanglante », dont la légende raconte qu'elle prenait des bains de sang de jeunes vierges, et qui avait réellement le don de trouver les stratagèmes les plus tordus pour torturer ses servantes. S'ensuivent les méfaits abjects des serial killers du passé et qui ont eux aussi inspiré le mythe du vampire, comme Fitz Haarman, surnommé le vampire de Hanovre, qui assura sa propre défense à son procès et se délecta, fumant le cigare, en racontant comment il avait violé et mordu ses proies avant de les découper en morceaux pour en récupérer la chair ; ou encore Peter Kürten, appelé le vampire de Düsseldorf, dont les « exploits » sanguinaires dépassent les limites du supportable. Notre auteur se focalise ensuite sur le thème de la science, détaillant comment le mythe du vampire expliquait au Moyen Âge les phénomènes mystérieux et inexpliqués comme les malformations génitales des nouveaux-nés ou montrant comment certaines maladies, très mal connues à l'époque, pouvaient être synonymes de vampirisme, telles la tuberculose, la porphyrie et la rage — dont les symptômes, comme l'intolérance à la lumière ou la rétractation des gencives (donnant l'illusion que les dents s'allongeaient), pouvaient aisément troubler les médecins de l'époque. Marjolaine Boutet s'attaque ensuite aux représentations des peurs dont le vampire se fait le miroir, passant des problèmes de l'adolescence avec Buffy, Twilight ou The Vampire Diaries, aux peurs des différentes époques, de la société industrielle au XIXe siècle aux angoisses liées aux deux guerres mondiales puis à la guerre froide. Bien sûr, impossible d'outrepasser le thème du désir sexuel, et l'auteur dévoile combien le vampire incarne nos désirs et nos fantasmes, mêlant Eros et Thanatos. Le thème de la féminité n'est pas en reste, et l'on découvre que les démons femelles suceuses de sang — Lilith, Lamia et autres succubes — peuplent les mythologies des temps les plus reculés, et que les femmes vampires ont un rôle considérable, dessinant l'archétype de la femme fatale et de la « vamp ». Il est amusant de constater combien la sexualité libérée et affirmée de ces femmes vampires se fait le reflet des peurs des hommes de l'époque, notamment victorienne, de ne pas pouvoir les contrôler. Car le corset ne fait pas tout... Et le vampirisme moderne est résolument féministe, ce que Boutet souligne en mettant en lumière la force de personnages comme Buffy, Darla et Drusilla ou Elena et Katherine dans The Vampire Diaries, montrant également l'aspect féminisé de certains mâles vampires, comme le Louis d'Anne Rice ou l'Angel de Joss Whedon. Ce qui nous conduit évidemment au thème de l'amour ! Car le vampire immortel n'est pas sans poser la question de la véracité de l'amour éternel... L'auteur analyse plusieurs concepts, comme celui de l'amour au premier regard ou le vampire du XXIe siècle comme modernisation du concept de prince charmant. Marjolaine Boutet s'occupe par la suite à la mémoire, et décrit de façon passionnante comment le vampire se fait témoin de l'Histoire, et investit sous la plume des auteurs toutes les époques inimaginables. Pour finir, la société est examinée, l'auteur cherchant à cerner les enjeux ultimes du mythe du vampire, qui se fait l'écho des hommes en marge de la société, des rebelles et des parasites qui inquiètent, puis plus tard, l'incarnation de la liberté avec les romantiques puis la libération sexuelle des années 70, aussi bien que le symbole de la crise économique ou de la lutte du Civil Rights Movement aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, le vampire n'est jamais conventionnel, et se révèle beaucoup plus riche et complexe que l'engouement contemporain peut nous le faire croire. Vampires : au-delà du mythe, construit selon des thématiques précises et dont le propos va droit au but, constitue ainsi une petite perle du genre, bourrée d'anecdotes palpitantes qui rendent la lecture aussi aisée que plaisante. Avec beaucoup d'habileté et de finesse, un ton et une narration enlevés, Marjolaine Boutet prouve que le vampire a su traverser les siècles sans prendre une ride, et ce, grâce à son incroyable capacité d'adaptation et sa constante flexibilité. Car si les histoires de vampires sont aujourd'hui à la mode, l'auteur souligne qu'elles l'ont toujours été... Un mythe qui n'est donc pas près de s'éteindre et, autant le dire, on s'en réjouit.

Vampires : au-delà du mythe, Marjolaine Boutet, Ellipses, 243 pages.

6 commentaires:

  1. Le coup du garçon sur un étalon blanc m'a bien fait rire - qu'est-ce qu'ils n'allaient pas inventer à l'époque XDDD

    La question du féminisme à travers le vampirisme est très intéressante, à ce sujet je disais récemment à une copine au sujet de Twilight que Bella devient un personnage féminin fort à partir du moment où elle devient vampire. Et dans True Blood, je trouve que le personnage féminin le plus intéressant c'est Pam.

    Sinon, je ne pense en effet pas qu'on soit près de se débarrasser des vampires, ils sont intemporels et indémodables...ce qui, pour des immortels, tombe bien :-)

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    1. Héhéhé, cette anecdote totalement loufoque m'avait bien faire rire aussi, ils étaient prêts à tout et n'importe quoi !

      Pour Bella, Marjolaine Boutet en fait un cas à part, car avant de devenir vampire, elle est très "vieilles moeurs", toujours à se mettre dans le pétrin, maladroite, sans confiance en elle, etc., et elle n'aspire qu'au schéma ultra-traditionnel du mariage et des enfants avec Edward, et c'est quand elle obtient tout ça qu'elle se sent enfin accomplie et en phase avec elle-même. C'est très intéressant je trouve ! Après, je n'ai ni lu ni vu la totalité de la série, donc je ne peux pas donner mon opinion personnelle bien que je l'aie trouvée très cruche dans le premier tome. :) Je suis bien d'accord pour True Blood, j'adore le personnage de Pam également, fort et drôle. J'avais lu que Charlaine Harris l'aimait particulièrement aussi, comme quoi !

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    2. Pam est géniale :)

      Pour Bella, il est vrai qu'elle commence vraiment à s'opposer à Edward au sujet du bébé...Puis lorsqu'elle acquiert les pouvoirs des vampires, cela achève de la rendre forte - mais ce qui est intéressant chez elle, c'est que c'est l'amour qui la rend forte, le besoin de protéger ceux qu'elle aime, ce qu'elle peut faire maintenant qu'elle en a la possibilité, alors qu'avant, lorsqu'elle était humaine, elle se sentait impuissante et elle subissait plus ou moins ce qui pouvait leur arriver.

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  2. Oh de la lecture en retard (n°2 ^^ ) Très intéressant comme étude, ta chronique donne envie (mon portefeuille ne te remercie pas, mais tu commences à en avoir l'habitude ^^) Tiens, petite question : le livre se focalise sur le vampire dans l'Europe médiévale - comme ca semble être le cas - ou d'autres cultures sont-elles explorées ?
    (Et merci pour la citation dans "à l'honneur", adorable de ta part :-)))

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    1. Héhéhé, je dois avouer que j'ai succombé à cette étude vraiment passionnante, j'ai appris un tas de choses et il y a une foule d'anecdotes fascinantes, et souvent drôles - aussi dégoûtantes, parfois (arf, et toutes mes condoléances pour ton portefeuille, mes plus plates excuses ! La souffrance du mien le consolera peut-être !). Le livre ne se focalise pas exclusivement sur le vampire de l'Europe médiévale, il s'agit plus du point de départ de l'auteur, mais d'autre contrées sont explorées (certes plus brièvement), comme la Chine, par exemple. Mais ça reste le "terreau" principal quand même. Je ne suis pas très claire, non ? Puis, Marjolaine Boutet s'intéresse surtout à la fiction (littérature, cinématographique), donc le champ d'horizon est beaucoup plus riche et large !

      Et je t'en prie pour la citation, ça coulait de source ! :) Si mes maigres visites peuvent t'aider encore davantage, je n'hésite pas !

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    2. Non, non, c'est très clair :) Merci pour la précision ! Et tes visites sont toujours les bienvenues :-)

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