jeudi 10 octobre 2013

Pamphlet contre une littérature patriarcale

Cette semaine, j'ai envie de m'énerver sur un soi-disant genre de l'édition qui me hérisse le poil à chaque fois que je me rends dans une librairie : j'ai nommé la littérature « féminine » et par extension, le sexisme latent qui sévit dans le milieu littéraire. Alors que le scandale engendré par le professeur David Gilmour de l'université de Toronto qui refuse d'étudier des écrivains femmes a ravivé le débat du sexisme en littérature ces derniers temps, la question est donc plus que jamais d'actualité, car que ce soit dans la rue, dans le métro, ou dans les livres, le trompe-l'oeil du soi-disant égalitarisme des genres de notre société moderne me saute aux yeux et j'avais donc envie de lui donner un coup de pied bien placé. Ainsi, retroussons nos manches pour éviter les giclées sanglantes et entrons dans le vif du sujet, si vous le voulez bien (si ce n'est pas le cas, la petite croix rouge attend sagement votre clic impérieux).

Représenter une lectrice, certes, mais nue c'est mieux.

Ecrire pour une femme a longtemps été tabou, voire tout bonnement interdit. Car que pouvaient-elles bien avoir à dire d'intéressant ? Il suffit de jeter un oeil à la légion de grandes auteures qui, handicapées par leur sexe, ont été forcées de prendre des pseudos masculins pour se faire publier et ne pas s'attirer l'opprobre. Ou d'observer combien de carrières littéraires ont été brisées, comme celle d'Anne Crawford, auteure d'un récit vampiresque un peu trop osé pour l'époque, et dont l'époux, baron de son rang, lui a gentiment fait comprendre qu'il fallait mettre un terme à ces idioties indignes de son statut social. Encore aujourd'hui, bon nombre de femmes choisissent un nom d'emprunt masculin pour espérer attirer davantage de lecteurs et moins de préjugés. Ou du moins, un nom neutre, en exhibant par exemple de sobres initiales. J. K. Rowling ne l'a-t-elle pas récemment fait avec The Cuckoo's Calling, publié sous le nom de Robert Galbraith ? Aussi pour éviter le battage médiatique mais pas que. Regardons la réception de son premier livre pour adultes, Une place à prendre, sorte de polar assez noir et critique sociale très acerbe de l'Angleterre. Ce livre a été fustigé par la critique, sûrement parce que dans l'imaginaire collectif, J. K. reste une auteure pour la jeunesse et n'est bonne qu'à ça. Et quelle n'a pas été la surprise lorsque la vérité a éclaté au grand jour pour son deuxième ouvrage pour adultes, encore un polar ! Lui a été encensé par la critique, alors que l'on croyait qu'il était signé d'une plume masculine, et tout d'un coup, on s'est dit : peut-être que J. K. a du talent, en fait ? Ceci constitue donc une belle revanche pour l'auteure britannique. Et avez-vous remarqué que, souvent, quand on prend en main un livre dont le nom de l'auteur est neutre (initiales ou prénom mixte), et que l'on découvre par la suite que c'est une femme, on se fait la réflexion : c'est une femme qui a écrit ce livre. Et cette simple réflexion dévoile que l'on ne s'y attend pas, qu'un auteur est masculin, par nature. Car une femme a-t-elle autant de crédibilité littéraire qu'un homme ? Peut-elle être son égale artistique ?

Combien de fois ai-je entendu des gens s'écrier, horrifiés devant une couverture un peu trop rose ou un titre romantique : « Pfff, c'est un livre pour gonzesses ! » Souvent des hommes, qui ne peuvent apprécier une littérature qui cible le sexe opposé. Et pourquoi pas ? Je suis certaine qu'il existe des lecteurs qui dévorent des romans sentimentaux, peut-être une poignée, mais ils doivent bien être obligés de se terrer pour déguster ces plaisirs coupables... Je pense que la littérature dite féminine (romance, chick-lit et compagnie) a fait beaucoup de mal à l'ethos et la crédibilité des auteures femmes. Car c'est une littérature très stéréotypée, écrite majoritairement par des femmes et pour des femmes, avec des couvertures qui se ressemblent et exhibent leur féminité, et aux schémas narratifs très similaires. L'absence d'auteurs masculins prouve bien qu'ils ne veulent pas s'abaisser à ces sous-littératures. Laissons les trucs de femmes aux femmes, n'est-ce pas ? Et pourtant, ces livres « féminins » font lire et vendent, assainissent l'équilibre financier toujours bancal du marché du livre et permettent de financer d'autres livres peut-être plus exigeants, que ces messieurs liront cette fois avec intérêt. Néanmoins, ce qui me déplaît dans cette littérature pour femmes, et notamment dans le sous-genre du roman sentimental, c'est précisément l'image de la femme qui y est véhiculée, et qui la fige dans le carcan patriarcal ; elle est souvent belle mais fragile, cherche à tout prix le grand amour et se dévoue corps et âme à l'homme qu'elle aime jusqu'à se renier elle-même. L'héroïne se fait ainsi le faire-valoir du protagoniste masculin dominant. Preuve que le machisme n'est pas mort, loin de là, le pire étant que ce sont des auteures femmes qui intègrent ces schémas traditionnels. Bien sûr, il y a des auteures qui rompent avec cette tradition, de plus en plus, et heureusement. Il n'en reste pas moins que les termes de littérature féminine ou romance sont devenus synonymes de médiocrité. Et les gens, peut-être inconsciemment, font l'amalgame de ces auteures spécialisées dans la littérature féminine avec les autres auteures femmes.

Et pourtant, les femmes s'approprient peu à peu des genres qui sont restés longtemps quasi-exclusivement réservés aux hommes. Je pense notamment au polar, qui lentement (mais sûrement !), se fait coloniser par les femmes. Le polar est néanmoins une affaire d'hommes ; écrite par des hommes pour des hommes, avec des héros pleins de testostérone, l'archétype du héros « hard-boiled » étant révélateur : un type cynique, qui broie du noir, picole sec et s'envoie volontiers diverses demoiselles pour le fun. Du moins, c'était le cas jusqu'à maintenant, car l'on commence à voir émerger des auteurs femmes, avec par exemple, des pionnières comme Mary Higgins Clark, Patricia McDonald ou Donna Leon, des auteurs qui font vendre beaucoup, avec un lectorat féminin très friand de polar (j'en vois souvent en librairie et nombre de blogs spécialisés dans le polar tenus par des lectrices en témoignent). C'est un genre aussi noir que violent, et l'on pourrait penser que les femmes jetteraient le livre au loin et partiraient en courant, choquées par tant de haine (surtout envers leur sexe, les femmes étant souvent les victimes du genre policier). Mais c'est un fait, les lectrices adorent le polar, genre qui n'est plus réservé qu'aux hommes, même si peu représentatif du deuxième sexe. En revanche, ces auteures féminines de polar sont rarement aussi portées aux nues que leurs pairs masculins. Combien de fois ai-je entendu des gens critiquer la faiblesse voire la nullité des romans de celles que j'ai citées plus haut ? L'un de mes proches est l'exemple type de ce genre de réaction ; grand lecteur de polar, il ne lit quasiment que des auteurs masculins, et quand je le lui fais remarquer, il me rétorque toujours qu'il a bien aimé le livre de telle auteure. Sauf que c'est le seul qu'il ait lu d'une auteure femme ! Et encore, il n'est pas spontanément allé vers son livre, c'est grâce à des critiques élogieuses qu'il a daigné y jeter un oeil. Autrement, il serait passé devant sans même le remarquer, il me l'a avoué. Et quand je regarde sa bibliothèque, 99 % de ses livres sont signés d'une plume masculine. Il y a en effet peu de prétendantes pour faire face à des James Ellroy et consorts. Pourtant, des auteurs masculins de polar mauvais, il y en a à foison également. Mais curieusement, on dénigre plus facilement les auteures femmes. Agatha Christie reçoit beaucoup plus de critiques qu'Arthur Conan Doyle, alors que ces deux auteurs ont autant contribué à l'histoire du polar. Peut-être parce que dans l'esprit des gens, ces femmes ne sont pas à leur place ? Par ailleurs, c'est un genre où il y a beaucoup plus de narrateurs que de narratrices, les hommes prenant rarement la voix de leurs compagnes tandis que les femmes utilisent plus facilement la voix d'un narrateur (comme Donna Leon et son inspecteur Brunetti, par exemple).


Ce sexisme littéraire révèle également que l'édition reste une affaire d'hommes. Il y a plus d'écrivains que d'écrivaines, ce dernier terme dévoilant toute la polémique liée aux auteures femmes, puisqu'il a un mal fou à se faire accepter. D'accord, ce n'est pas très joli, mais pourquoi en faire tout un plat ? Parce que l'écriture reste un truc d'homme ? Un truc sacré que la femme ne pourrait qu'entacher ?

Il en ressort ainsi que, malgré l'impression d'égalité que la société contemporaine tente de nous faire avaler, les femmes restent sous-représentées, notamment dans la littérature. Et pourtant, il y a statistiquement plus de femmes lectrices que d'hommes lecteurs. Bien sûr, il ne faut pas faire l'amalgame inverse et déclarer que tous les hommes sont sexistes, car il y a des auteurs hommes qui font la part belle aux femmes et en font de merveilleux personnages. Mais c'est à nous de faire bouger les choses, autrement, la situation continuera de s'enliser pendant des siècles. Femmes, prenez la plume !

7 commentaires:

  1. ah ah, j'adore! Il faut croire, la Miss, que nous sommes sans le savoir synchronisées quelque part, car je viens juste de parler de littérature sentimentale & de romance dans un article (et oui, absolument d'accord sur les carcans à briser!)
    Je ressens peut-être moins ce sexisme dont tu parles (sans nier sonexistence hein, j'avais entendu parler du coco que tu cites en début d'article -_-* Stupid!) dans le milieu de l'imaginaire que je fréquente (ou alors c'est parce que je suis entourée de bisounours ^^ ) entre autres raisons, je citerais parce qu'il y a pas mal d'auteurs femmes et que leurs oeuvres sont régulièrement récompensées lors des festivals et autres prix.
    Pour le polar féminin, lepremier nom qui me vient à l'esprit c'est Fred Vargas (tiens d'ailleurs un pseudo aussi asexué au premier abord ou brouillant les cartes du moins!) J'adore ses polars, ses personnages, etc et c'est vrai que ca change bien des clichés du commissaire cynique, avec les demoiselles potiches que tu citais ;-) Espérons en effet qu'on puisse voir moins de mépris et plus de variété dans une mesure générale, en tant que lecteurs & auteurs, nous ne pouvons qu'en sortir grandis!
    (et encore toujours, un excellent billet. Oui, je me répète)

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    1. Ohhh, incroyable, je n'avais pas vu ! Je vais lire de ce pas ton article, quelle coïncidence ! :)
      Je te crois volontiers pour la littérature de l'imaginaire, je n'y suis pas très familière et je suis ravie de voir que les femmes s'y font une place !
      Pour Fred Vargas, tout juste ! D'ailleurs, quand j'étais encore néophyte en polar, j'ai longtemps cru que c'était un homme, c'est dire... Je ne l'ai jamais lue en revanche, mais vu ton enthousiasme, je réparerai cette erreur ! :)

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    2. Oh il faudra me dire ton avis (surtout si tu lis une des enquêtes d'Adamsberg ;-)
      Et si tu veux une intro/des recommandations de titres dans l'imaginaire, ce sera avec grand plaisir itou :-)) (Oui, je sais que tu as déjà une PaL, la Miss, pourquoi ? )

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  2. Les ¾ des mes auteurs favoris étant des femmes, je ne me suis jamais posé la question de savoir si une femme a autant de crédibilité qu’un homme en tant qu’écrivain étant donné que pour moi c’est évident que oui !

    Mais je partage totalement ton avis sur le sexisme en matière de littérature. Beaucoup de femmes ont dû en effet prendre des pseudos masculins pour publier durant les siècles précédents, des femmes qui sont pourtant devenus des auteurs majeurs, comme les sœurs Brontë, George Eliot ou George Sand. Que certaines se sentent encore obligées de le faire de nos jours est enrageant ! J.K Rowling est en effet un bon exemple, elle qui a préféré apparaître seulement sous des initiales au début de Harry Potter et qui a carrément publié sous un nom d’homme pour son roman policier. Encore plus aberrant est le fait qu’il y ait des profs de littérature qui refusent de faire étudier des auteurs féminins...sérieusement je serais le doyen de leur fac, je les ficherais illico dehors !

    Pour la chick-lit, ce qu’il y a d’intéressant à noter, c’est que pas mal d’auteurs de ce genre ne sont pas des décérébrées comme beaucoup de gens le pensent, mais des nanas diplômées et parfois de fac prestigieuses. Personnellement, j’apprécie ce genre que je trouve loin d’être aussi stupide qu’il y paraît, il y a souvent des sujets un peu graves qui sont abordés en filigrane de la superficialité apparente des récits et des l’héroïnes. Et je ne suis pas tout à fait d’accord avec le fait qu’elles se renient elles-mêmes pour trouver le grand amour. Si on prend Bridget Jones par exemple, oui elle essaie de changer parce qu’elle est persuadée qu’elle ne trouvera pas quelqu’un pour l’aimer telle qu’elle est...mais elle n’arrive pas à changer et au final, elle trouve quelqu’un qui l’aime telle qu’elle est. Pareil pour l’accro du shopping, qui elle n’essaie pas du tout de changer, et qui trouve aussi un homme qui l’aime telle qu’elle est.

    Quant au polar, c’est un genre que je n’apprécie que moyennement (je préfère les policiers whodunit classiques un peu surannés à la Agatha Christie) mais les femmes peuvent y être aussi largement trash que les hommes (hello Patricia Cornwell pour en citer une que je lis), et si certains disent le contraire c’est qu’ils n’ont effectivement jamais lu de polars écrits par des femmes.

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    1. Merci pour ton avis hautement intéressant et très détaillé !

      En effet, je distingue la chick-lit de la romance "lambda" car ce n'est pas la même chose. Ce que je disais valait plus pour le roman sentimental type Harlequin, très stéréotypé et codé. Je suis bien d'accord pour la chick-lit, qui comme la bit-lit, est plus sérieuse qu'on ne le croit. Pour la bit-lit, par exemple, il y a très souvent une critique en creux de la société américaine et de ses valeurs, et ce que l'on ne soupçonne pas toujours, ce sont deux genres qui prennent Jane Austen comme modèle (entre autres) ! Une auteure qui a fait ses preuves. Heureusement qu'il y a des genres qui font bouger les clichés, même si l'opinion publique les considère comme populaires et illégitimes (et donc dépourvus d'intérêt).

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  3. Merci pour ce bel article ! Il y a encore du boulot à faire en terme de sexisme dans beaucoup de domaines mais c'est vrai qu'on ne parle pas beaucoup du monde des livres. Alors que nous les femmes nous tournons volontiers vers des auteurs hommes, je pense que beaucoup d'hommes, eux, refuseraient catégoriquement tout livre écrit par une femme (puisque connoté trop sentimental, trop niais).
    J'aime beaucoup le commentaire de Caro Blue (et le tiens) sur le fait que beaucoup de livres "pour filles" ont finalement un message plus subtil qu'il n'y paraît. S'accepter comme on est, ne pas nous renier pour un homme, apprendre à vivre seules... Alors certes, souvent ça me hérisse le poil que la finalité de nombre de ces bouquins soit le couple/mariage/enfants mais là on n'est plus trop dans le sujet ^^

    En tout cas, je viens de découvrir ton blog et j'aime énormément ta façon d'écrire !

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    1. Merci Uranele pour ton message qui me fait vraiment plaisir !
      Hélas, oui, les livres sont rarement pris en compteen ce qui concerne le sexisme, alors qu'il y sévit sérieusement !
      Je suis tout à fait d'accord avec toi, le modèle couple/mariage/enfants "et ils vécurent heureux et eurent des tas de mômes" me laisse de marbre... Comme quoi il faudra peut-être donner un bon coup de pied dans les schémas traditionnels !

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