jeudi 31 octobre 2013

Entretien avec un vampire : L'histoire de Claudia, Ashley Marie Witter illumine un destin

Arrachée à sa misérable existence par deux mystérieux hommes à la beauté éclatante, la jeune Claudia est mise au monde pour la deuxième fois. Toutefois, il ne lui sera plus permis de voir le jour, et la voilà condamnée à embrasser la nuit et les ténèbres. Ce qui lui va à ravir. Enfant prodige, Claudia dévoile très tôt une soif insatiable et conjugue l'appel du sang frais à un désir avide de connaissances. Elle vit ainsi ses premières années de vampire dans le bonheur et le faste aux côtés de ses deux pères, suivant les conseils avisés de son mentor Lestat, qui lui enseigne la chasse, et se réfugiant sous l'aile tendre et protectrice de Louis, qui lui révèle les somptuosités de l'art. Mais si l'éternité est un cadeau, elle peut néanmoins se transformer en fardeau. Et l'ennui, pire ennemi des immortels, se fraye lentement un chemin dans l'esprit de l'enfant. Claudia en veut plus, toujours plus, et s'enfonce dans une insatisfaction grandissante qui la poussera à agir à chaque fois plus imprudemment.
L'histoire de Claudia, d'une beauté tragique, est connue de tous ceux qui ont dévoré le célèbre Entretien avec un vampire d'Anne Rice. Ce roman m'avait ensorcelée, et entre les nombreux personnages hauts en couleur auxquels il donnait vie, je m'étais tout particulièrement entichée de Claudia, cette enfant-vampire aux boucles d'or, au sourire mutin et à l'instinct de tueuse impitoyable. C'est un personnage unique, dont je n'ai pu me défaire et qui continue de m'habiter depuis. Alors, quand mon regard est tombé sur cet ouvrage illustré relatant le destin de Claudia, je n'ai pas hésité une seconde. Et je n'ai pas regretté. Premier coup de coeur en ce jour d'Halloween.


Le projet est audacieux, voire périlleux. Retracer la vie d'un personnage secondaire de l'un des plus grands best-sellers de ces dernières années n'est guère une entreprise aisée, d'autant plus si l'on décide de le faire par la voie de l'illustration. L'écueil est double : d'un côté, il y a la possible trahison du texte originel, de l'autre, la difficulté de transposer une oeuvre textuelle vers le support illustré. Mais la dessinatrice, Ashley Marie Witter, s'en tire à merveille et nous livre un roman graphique d'une rare splendeur. Et dès la couverture, avec sa texture veloutée et son titre gaufré d'or, je suis tombée sous son charme.
Afin de garder le meilleur pour la fin, commençons par l'essence. J'ai déjà chroniqué Entretien avec un vampire d'Anne Rice, où j'avais précisément abordé le personnage intrigant de Claudia, mais je ne peux m'empêcher d'étoffer ce que j'avais à peine amorcé. Comment ne pas être fasciné par cette enfant-vampire, dont la vie a été dérobée à l'âge de six ans, alors qu'elle était pelotonnée contre le cadavre putride de sa mère dans les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans ? A la misère la plus brute, succède le faste et la richesse d'une vie mondaine pour la petite Claudia, qui s'épanouit aux côtés de Louis et de Lestat. Et il est particulièrement dérangeant d'observer cette petite enfant traquer et assassiner ses proies humaines sans l'ombre d'une hésitation ni d'un remord, monstre sanguinaire dans un corps de poupée angélique. Et la petite l'a parfaitement assimilé et se sert volontiers de son apparence inoffensive pour attirer ses menus sur pattes. Car si son corps reflète le mirage d'une enfance à jamais perdue, son innocence l'est elle aussi, et la petite se révèle une incroyable prédatrice, l'élève parfaite de Lestat. Mais l'éternité peut sembler longue, et Claudia sent naître en elle une nouvelle soif ; celle du savoir. Plongée dans l'obscurité de sa propre nature, elle est obsédée par les mystères de leur race — comment a-t-elle été engendrée ? Où vivent leurs congénères ? D'où viennent les vampires ? —, et ne cesse de questionner Lestat, dont l'ignorance totale se révèle encore plus frustrante. Et soudain, Louis et Lestat constatent ce qu'ils refusaient d'anticiper : l'enfant n'est plus, remplacée par un esprit de femme désespérément prisonnier de ce corps éternellement poupin. Claudia se lasse de ses poupées enfantines et se met à rêver de posséder les atours des femmes qu'elle n'aura jamais.

L'arrivée de Louis et Claudia à Paris
Et ce destin, poignant et tragique, est magnifiquement mis en formes et en couleurs par Ashley Marie Witter, qui a choisi de narrer l'histoire du point de vue de Claudia. Les tons sépias des planches donnent de suite l'ambiance de l'ouvrage, délicate, feutrée. Sublimes, ils créent une atmosphère unique et donnent l'impression de feuilleter un vieux journal intime illustré. L'effet est encore plus saisissant lorsque l'illustratrice distille tantôt quelques touches de pourpre, tantôt l'étale à gros flots afin de mettre en relief l'hémoglobine. Le style des personnages, qui évoque les traits des mangas — que je n'affectionne pourtant guère d'ordinaire —, traduit à merveille leurs émotions et le personnage de Claudia, au visage et aux yeux de poupée, est telle que je me l'imaginais. Elle est à la fois adorable et terrible, parée de ses robes de princesse alors qu'elle essuie le sang qui coule de ses lèvres. A l'image d'une oeuvre cinématographique, Witter multiplie les angles, et crée d'étranges scènes à l'esthétisme troublant. Les décors ne sont pas en reste, et l'illustratrice redonne vie aux bâtisses à colonnes de la Nouvelle-Orléans, puis à la froideur des forêts de l'Europe centrale jusqu'aux rues pavées de Paris, et son Théâtre des Vampires, inspiré de l'opéra Garnier. Le dessin n'est jamais approximatif, les tracés toujours précis, et les détails qui fourmillent attirent sans cesse l'attention. Witter livre des illustrations riches et splendides, qui subjuguent et hypnotisent le lecteur de la première à la dernière vignette.


Mon seul regret, s'il en est un, repose sur l'effacement du personnage de Louis, auquel l'illustratrice ne rend pas justice. Fade et craintif sous son crayon, il est pourtant bien plus profond et attachant dans le texte originel. En outre, l'adaptation trop scrupuleuse de l'oeuvre d'Anne Rice dessert parfois le récit illustré, car Witter ne dévie pas une seule fois de l'histoire et la calque sans l'altérer. Mon ressenti est à double tranchant, car généralement, je hurle au scandale lorsqu'une oeuvre est sensiblement modifiée par un autre créateur. Sauf qu'ici, l'histoire est si parfaitement identique que je n'ai pas eu le plaisir de la découverte et de la surprise. J'aurais donc aimé que Witter s'approprie davantage le texte fondateur, car en proposant un éclairage nouveau, l'ouvrage s'en serait enrichi et se serait encore davantage singularisé. Néanmoins, il saura ravir ceux dont les souvenirs de l'histoire sont troubles.

Avec L'histoire de Claudia, Ashley Marie Witter signe ainsi un petit chef-d'oeuvre illustré et un magnifique hommage au livre d'Anne Rice, monument de la littérature vampirique et influence majeure du genre. Une petite merveille dont la beauté et l'esthétisme resteront longtemps gravés en moi.


Entretien avec un vampire : L'histoire de Claudia, Ashley Marie Witter (d'après Anne Rice), Black Moon Graphics, 224 pages.

5 commentaires:

  1. J'avais vu cette BD à la fnac récemment mais je n'étais pas sûre de moi. Tu me donnes envie de la lire et cela me rassure également :)
    Les dessins ont l'air très bien réalisés. Quant à l'histoire, cela m'intéresserait connaître le point de vue de Claudia. J'ai toujours regretté qu'Anne Rice ne s'attarde pas plus sur ce personnage, pourtant extrêmement intéressant et aimé dans les Chroniques.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je te comprends, j'ai eu une petite hésitation avant de succomber également. Cela dit, je ne regrette absolument pas car le récit est très fidèle au texte d'Anne Rice et les illustrations sont magnifiques... Je suis tout à fait d'accord avec toi sur le point de vue de Claudia, très intéressant, car c'est un personnage qui m'a profondément marquée également. J'ai seulement regretté que Witter n'aille finalement pas plus loin que Rice mais c'est une belle découverte !

      Supprimer
  2. Oh je ne connaissais pas du tout ! Mon dieu il faut que je lise ça absolument ! Il faut aussi que je vois où je peux la trouver en fait x) Merci !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Arf, c'est normal, le malheureux n'a pas vraiment eu sa chance en librairie, je trouve... Pour ma part, je suis tombée dessus totalement par hasard !
      En tout cas, je ne peux que t'encourager (avec tout mon enthousiasme) à te le procurer, c'est un petit bijou quand on aime Anne Rice ! :D Les dessins sont à tomber (et la couverture est toute douce à caresser... C'est important, je trouve).

      Supprimer
  3. Ton écriture est une splendeur !

    Je suis moi aussi tentée par ce livre.

    Ondine

    RépondreSupprimer