samedi 28 septembre 2013

Bit-lit !, Sophie Dabat


Délaissons brièvement les romans le temps d'une pause « savante » ; comme vous le savez, en ce moment, bit-lit, je lis, bit-lit j'étudie. Mais il fallait bien me plonger dans les essais et études littéraires pour mener à bien ce petit bougre de mémoire qui grignote honteusement et sans scrupules mon temps libre. Et quoi de mieux pour m'initier que la Bible de la littérature vampirique contemporaine ? Je parle bien du seul, l'unique : Bit-lit ! de Sophie Dabat. Eh oui, car les ouvrages sur ce genre récent et ô combien controversé n'a pas encore conquis beaucoup d'essayistes et critiques littéraires et les études sur la bit-lit ne courent malheureusement pas les rayons. Celui-ci est ainsi le seul de son espèce et je lui dois une fière chandelle.


Commençons par le commencement, et c'est ce que fait précisément Sophie Dabat au début de son ouvrage. Introduisant le genre, l'auteur tente d'en concocter une définition viable, ce qui est loin d'être aisé puisqu'il est composé de deux sous-genres en France : l'urban fantasy et la romance paranormale, qui n'ont pas grand-chose en rapport excepté le surnaturel. D'autant plus que Dabat corse la chose en ne distinguant pas nettement les romans tels que Twilight, ce qui peut générer la discorde chez les puristes qui, eux, font une scission bien tranchée et excluent les oeuvres pour la jeunesse. Mais ici, Sophie Dabat se démarque en créant deux catégories, bit-lit adulte et bit-lit jeunesse, qui s'entrecroisent plus souvent qu'on ne le croit, malgré des divergences notables.
Afin de cerner les enjeux du genre, l'auteur nous invite ainsi à plonger dans ses origines mêmes, prenant racine avec le roman gothique, voguant ensuite vers Jane Austen, puis le roman d'amour et le fantastique du XIXe et les premiers récits de vampire avec Lord Byron, Polidori, Le Fanu et Stoker, en passant ensuite au XXe et les collections Harlequin, la chick-lit, jusqu'à Anne Rice et Buffy. Si le propos dérive souvent, le contenu est toujours passionnant et pertinent, car l'auteur ne s'écarte jamais innocemment du sujet, et comme on le remarque toujours, c'est pour mieux y revenir ensuite. Cette multitude d'exemples de genres et courants littéraires autant que d'oeuvres très diverses est la force de cette introduction à la bit-lit, car elle en présente tous les enjeux fondamentaux ainsi que son évolution à travers les siècles. Qui aurait cru que, comme la chick-lit, la bit-lit se fondait sur Jane Austen et sa vision très critique de la société anglaise ? Au fil des chapitres, Sophie Dabat ne cesse de nous surprendre, par exemple lorsqu'elle s'intéresse au polar et plus spécialement à l'archétype du héros masculin du hard-boiled. Si cela s'avère déroutant de prime abord, elle montre néanmoins avec beaucoup d'acuité le contrepoint offert par la bit-lit, qui met en scène des héroïnes comparables à ces messieurs durs à cuir, et trop souvent absentes dans le polar. Puis dans une deuxième partie, Sophie Dabat s'intéresse plus en profondeur à l'univers de la bit-lit, en disséquant les mondes et dimensions présents dans les séries, leur fonctionnement, leur symbolique, la coexistence entre humains et créatures surnaturelles, tantôt pacifique, tantôt hostile, et j'en passe ! Puis, dans sa troisième partie, elle se focalise sur la figure de l'héroïne de bit-lit et ses caractéristiques, divergentes ou fixes selon les différentes séries. Avec beaucoup de finesse, elle décortique la vision du monde et l'évolution nécessaire des héroïnes de bit-lit, comme Anita Blake qui d'une vision très manichéenne adopte une vision en couleurs, et s'intéresse à des aspects techniques qui ne sont jamais innocents de la part des auteurs, comme la focalisation interne ou la narration à la première personne, qui permettent une meilleure et plus immédiate identification du lecteur (ou devrais-je dire de la lectrice ?). Dabat souligne également l'aspect unique de ces héroïnes, ces chosen ones qui seules peuvent sauver le monde, fortes et puissantes, mais ne sont pas dépourvues de faiblesses bien humaines qui se font l'écho des nôtres, tout comme leurs préoccupations quotidiennes. Un autre point commun de ces femmes semble aussi se cristalliser dans les relations conflictuelles qu'elles nouent avec leur entourage — famille, amis, petits amis... — puisqu'il n'est pas simple de conjuguer vie professionnelle et vie privée quand on dérouille du monstre, surtout quand on commence à fricoter avec ces derniers. Bien entendu, la dimension très sexualisée de cette littérature n'est pas en reste, et Dabat pointe les raisons de cette (omni)présence du sexe dans la bit-lit. Enfin, dans sa dernière et quatrième partie, l'auteur prend à pleines mains le phénomène de mode et s'attaque au succès polémique des séries comme Twilight, True Blood ou The Vampire Diaries, en passant également par les adaptations en comics et en mangas, pour couvrir tous les horizons et extensions du genre. Car Sophie Dabat ne s'intéresse pas qu'aux romans mais couvre tous les supports ; séries télévisées, films, et même jeux de rôle.

Une étude pleine d'anecdotes croustillantes et très perspicace, donc, et l'un des seuls défauts que je prêterais au livre concerne les résumés de nombreuses séries, bien trop révélateurs si l'on n'a pas nous-mêmes lu tous les tomes parus, ce qui peut gâcher le plaisir de la surprise. Bien sûr, cela s'avère parfois nécessaire pour l'argument de l'auteur, mais parfois non, et c'est fort regrettable. En outre, la définition de la bit-lit selon Sophie Dabat se révèle diablement large, englobant autant la bit-lit jeunesse que les créatures les plus farfelues, ce qui densifie nettement le propos et le fait parfois partir dans tous les sens. Enfin, l'objet même du livre souffre de quelques maladresses éditoriales, comme l'espèce de roman-photo qui l'achève (et qui met en scène mademoiselle Dabat), ce qui finalement dénote vis-à-vis du reste du livre et décrédibilise quelque peu son propos, ceci n'apportant strictement rien d'essentiel et tombant comme un cheveu sur la soupe (à l'inverse des beaux clichés pris par des professionnels). Heureusement, ces faiblesses sont contrebalancées par de nombreux points forts, comme les interviews de Kelley Armstrong et Charlaine Harris, qui partagent leur opinion sur le phénomène de mode, sur les oeuvres de leurs pairs ou sur le concept français de la bit-lit. En outre, Sophie Dabat parsème son ouvrage d'un humour plein de mordant et d'expressions qui tombent à pic et dont on se régale. Cela se lit donc comme un bon roman, au style simple, direct, mais plein de piquant ! Sous la plume de l'auteur (et de ses comparses), c'est un grand plaisir de découvrir les origines et les caractéristiques du genre de la bit-lit, car la dynamique ne s'essouffle jamais et l'intérêt du lecteur est piqué au vif du début à la fin. En plus d'engranger beaucoup d'informations utiles pour mon mémoire, j'ai ainsi passé un excellent moment avec Bit-lit !, entre découvertes fascinantes et sourires amusés. Une petite pépite, donc, pour les mordus du genre, qui s'affirme comme la Bible de la bit-lit, indispensable et précieuse.

Bit-lit ! : l'amour des vampires, Sophie Dabat, Les Moutons électriques, 340 pages.

5 commentaires:

  1. ah, contente que tu aies aimé :) Je partage ton avis sur les photos à la fin - superflues, même si jolies esthétiquement - et les spoilers (bon, certains sont inévitables) (perso, ca ne m'empêche jamais de dévorer un bouquin, mais je peux comprendre que ce soit gênant) J'espère que ca t'aidera pour ton travail de fin d'année :-)

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    1. Ahhh, Cindy, ma fidèle lectrice sur son blanc destrier, tes commentaires font vivre ce blog et je t'en remercie si profondément ! :)

      Voui, j'ai dévoré ce bouquin, très bien fait et accessible à tout le monde tout en étant fascinant tant les anecdotes sont riches et nombreuses. Je suis rassurée de voir que le sentiment est partagé pour les photos de la fin, aussi, car j'ai trouvé que ça ternissait un peu le livre et ne lui donnait pas le crédit qu'il mérite. Cela fait un peu amateur et ne coïncide pas avec le reste de l'ouvrage. En même temps, c'est son bouquin, donc je comprends que Sophie Dabat ait voulu en profiter un maximum. Enfin, ce n'est qu'un petit point négatif qui importe finalement assez peu puisque c'est le contenu textuel qui m'intéressait !
      Je pense en tout cas que j'irai piocher bon nombre d'infos pour mon mémoire, en rendant à César ce qui lui appartient bien sûr, mais ce sera ma première ressource bibliographique. :)

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  2. Merci pour le fou rire, j'avoue, je ne m'étais jamais vue ainsi ^^
    Chouette si ce bouquin peut te rendre service :) et il est normal d'être fidèle quand tes propos (et tes réponses!) sont aussi intéressants :)

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  3. Au sujet du classement, j'ai l'habitude de râler quand on classe Twilight en bit-lit, vu que le terme n'existe pas en anglais et que c'est une invention française. Les anglophones appellent effectivement ça "paranormal romance". En revanche, à partir du moment où on dit que la bit-lit englobe l'urban fantasy d'un côté et la paranormal romance de l'autre, alors là, oui, je suis d'accord :)

    Sinon, c'est vrai que les essais sur le sujet ne sont pas encore légion, mais si tu lis l'anglais, il existe un livre qui s'appelle Twilight and Philosophy (http://www.amazon.fr/Twilight-Philosophy-Vampires-Vegetarians-Immortality/dp/0470484233/ref=sr_1_1?s=english-books&ie=UTF8&qid=1380470740&sr=1-1&keywords=twilight+and+philosophy) et j'ai dans ma liseuse un essai que je n'ai pas encore lu qui s'appelle Fanpire (http://www.amazon.fr/Fanpire-Twilight-Saga-Women-Love/dp/0807006394/ref=sr_1_1?s=english-books&ie=UTF8&qid=1380470784&sr=1-1&keywords=tanya+erzen)

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    1. Ahhh, que de disputes sur le terme et la définition de bit-lit, en effet ! Il est vrai que chacun l'arrange à sa sauce, ce qui engendre de nombreuses confusions. Mais pour moi, Twilight n'est pas de la bit-lit, c'est de la jeunesse, car la bit-lit, avec son hémoglobine et sa sexualité assumées, c'est pour les adultes.

      Pour les livres, j'ai acheté "Zombies, Vampires & Philosophy" dans la même collection que le premier que tu cites, car je n'étudie pas Twilight dans le cadre de mon mémoire, même si je l'ai lu pour m'en faire une idée, mais je garde le second livre que tu proposes sous le coude vu que c'est plus orienté sur la réception et que ça m'intéresse. Merci à toi ! :)

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