jeudi 26 septembre 2013

Au bord de la tombe, Jeaniene Frost

Si Cat a une dent contre quelqu'un, c'est bien contre les vampires. Il faut dire que dès sa conception, la vie n'a pas été tendre avec elle. Fille d'un viol commis par un suceur de sang, Cat a été élevée par sa mère dans la haine des créatures de la nuit, et c'est donc tout naturellement que dès ses seize ans, la jeune femme à la chevelure flamboyante s'est convertie dans l'élimination pure et simple de cette espèce. Profitant de ses charmes, elle écume ainsi les boîtes de nuit afin d'attirer ses proies et de les finir au pieu... de bois (et d'argent). C'est que la jeune femme possède des atouts insoupçonnés ; hybride, elle est déchirée en deux moitiés, l'une humaine, l'autre vampire. L'ardente tueuse de monstres nourrit ainsi patiemment son tableau de chasse, mais un soir, son modus operandi dérape lorsqu'elle pioche la mauvaise victime. Prise à son propre piège, Cat est torturée par un séduisant vampire, qui cherche à lui arracher le nom de son employeur. Et ce n'est qu'au moment fatal, alors qu'il approche ses crocs de sa gorge, que le vampire recule soudain, troublé devant la lueur verte qui brûle dans les iris de Cat, à l'image des siens. L'homme, un dénommé Bones, chasseur de primes et également tueur de vampires, change alors son fusil d'épaule et décide de faire équipe avec la rousse — ou plutôt il le lui impose. Pour le meilleur et pour le pire, car Bones cherche à attraper un gros poisson, et la chasse promet d'être aussi haletante que mortelle.

Si Anita Blake et Jaz Parks sont deux des plus célèbres séries de bit-lit, c'est avec Au bord de la tombe que j'ai vraiment dégusté ce genre. Et j'y ai pris un pied monstre.

Le début du récit nous plonge directement au coeur du quotidien peu ordinaire de Cat, tueuse de vampires solitaire et autodidacte. Dans les premiers chapitres, l'on suit avec curiosité les pérégrinations nocturnes de la jeune femme, qui sagement, accumule les cadavres à la sortie des clubs. Pas question de prendre du bon temps lors de ces échappées nocturnes, Cat agit en stricte professionnelle, même s'il lui arrive de jouer de ses atouts féminins. Traumatisée par l'expérience de sa mère, violentée par un vampire qui a décidé de foutre le camp une fois son affaire réglée, Cat s'est juré de réduire à tout prix le nombre de l'espèce vampire. Le seul hic, c'est qu'elle n'est pas humaine pour autant, ou du moins, pas entièrement, car vit en elle une part de son père. Mais malgré sa moitié vampire, la jeune femme reste ferme dans ses principes et ses croyances ; vampires = monstres, tel est le monde que lui a décrit sa mère. Pas facile pour la rousse d'accepter sa nature d'hybride donc, rejetant sa part d'ombre. C'est donc dans une volonté expiatoire que Cat s'acharne ainsi à dérouiller du suceur de sang, en l'honneur de sa mère. Et c'est avec confiance qu'elle s'attaque à sa prochaine victime, un séduisant vampire aux cheveux presque blancs et à la peau diaphane. Alors qu'elle est habituée à mener la danse (certes macabre), la jeune femme voit soudain son plan soigneusement établi réduit en poussière par les initiatives imprévues du vampires. Dès le départ, la tueuse sent que quelque chose cloche, et rien ne se passe comme prévu. Au lieu d'enfoncer un pieu dans le coeur du monstre, elle se retrouve finalement enchaînée dans sa grotte, ce qui s'annonce fort problématique. Mais alors qu'elle croit sa dernière heure arrivée, son hybridité la sauve in extremis, alors que ses yeux reflètent cette lueur verte propre aux vampires. Son ravisseur, Bones, reconsidère alors la situation, et y voit une aubaine. Pourquoi ne pas s'associer ? De par son coeur battant, Cat serait le parfait appât à vampires. Si le vampire ne lui laisse pas vraiment le choix, la jeune femme accepte à contre-coeur, et nourrit secrètement le dessein de le tuer dès que l'occasion se présentera. Rongée par la haine et la rancoeur, elle se soumet à l'entraînement physique ultra poussé concocté par Bones, et qui ferait pâlir le plus vaillant militaire. Bones ne lui laisse pas une seconde de répit, mais les efforts paient, et Cat développe et renforce chaque jour sa force et sa rapidité. Bones la transforme ainsi en véritable machine de guerre contre les vampires. Après une petite étape de relooking, la rousse est enfin prête à dérouiller du monstre. Cat et Bones écument donc les bars à la recherche d'informations qui les mèneront tout droit dans une sale histoire de corruption et de trafic humain. Rien de franchement appétissant...

De l'action, il y en a à foison dans ce premier opus, et Jeaniene Frost ne laisse pas une seconde de répit à son lecteur, balloté d'évènements en rebondissements. Le rythme effréné du récit m'a de suite emportée avec les personnages, et c'était avec regret que je posais le livre pour faire une pause. La plume de Frost se fait addictive, car elle est simple, directe et fluide. Les pages se tournent ainsi presque d'elles-mêmes, et je n'ai pas vu passer cette lecture. Mais si l'action strucutre le roman, l'amour n'en est pas moins l'âme. La relation qui unit Cat et Bones évolue en effet d'un extrême à l'autre. Au début du roman, la rousse n'a qu'une envie : voir Bones mort. Il faut dire qu'il lui en fait voir de toutes les couleurs : d'abord l'humiliation, puis le dépassement de ses limites. N'oublions pas que Cat a été bercée de préjugés anti-vampires, ce qui n'arrange pas la situation, et que la raison de leur rencontre était que la jeune femme cherchait à le tuer. Les deux partent donc du mauvais pied. Mais lentement, les barrières de la rousse vont se désagréger, devant l'inévitable vérité : tous les vampires ne sont pas des monstres. Bones en est la preuve vivante — ou plutôt morte-vivante. Et Cat ne peut nier indéfiniement d'être insensible au charme de son associé... Si elle lutte longtemps contre son propre désir et s'accroche à ses principes, la jeune femme n'en laissera pas moins tomber les armes. Pour s'abandonner dans les bras de son associé. Eh oui, cette fois-ci, le sexe ne manque pas à l'appel ! L'auteur nous fait partager plusieurs scènes torrides, attendues avec tant d'impatience ! Jeaniene Frost nous offre ainsi une belle romance, celle d'un amour impossible ou plutôt interdit, dangereux et imprévisible. Portée par deux personnages attachants, cette histoire s'écrit et se découvre au fil des pages, et surprend toujours autant les protagonistes que le lecteur.
« — Quand on y pense, mon chou, tu mens comme tu respires, tu te promènes avec de faux papiers et tu es une meurtrière.
— Où veux-tu en venir ? dis-je d'un ton brusque.
— Sans oublier que tu es aussi une allumeuse, poursuivit-il comme si je n'avais rien dit. Et malpolie, en plus. Ouais, toi et moi, on est faits l'un pour l'autre. »
Jeaniene Frost façonne deux protagonistes durs et entiers, mais attendrissants dans leur humanité criante. Commençons par les dames, si vous le voulez bien. Cat n'a rien d'une fragile héroïne. C'est une jeune femme forte, avec une détermination dure comme fer et une soif de vengeance intarissable. Pour le crime que son père a commis, elle en veut à tous les vampires, et afin d'acheter sa rédemption aux yeux de sa mère, elle nourrit le noir désir d'exterminer chaque vampire qui croisera sa route. Pour preuve, Bones la surnomme « la Faucheuse aux cheveux roux ». Mais les choses ne sont jamais simples et les apparences souvent trompeuses, c'est bien connu. Comme un serpent qui délaisse son ancienne peau, Cat va donc se défaire peu à peu de sa perception manichéenne du monde — méchants vampires contre gentils humains — pour adopter au contact de Bones une vision tout en couleurs et en nuances. Mais sa route n'en est pas moins semée d'embûches, et il faudra toute la patience de Bones pour que sa jeune associée se rende compte qu'il n'est pas ce qu'elle croit ; un monstre assoiffé de sang et un meurtrier. Le vernis peine à craquer, car perdre foi dans les principes qui l'ont toujours accompagnée n'est pas une chose aisée. Mais malgré sa méfiance tenace à l'égard de Bones, de par sa nature de vampire, la jeune femme revoit néanmoins son jugement et pose un nouveau regard sur le monde, autant sur le supposé diabolisme des vampires que la soi-disante bonté des humains. D'une jeune femme bornée et cantonnée à sa vision en noir et blanc, Cat jette au loin ses oeillères pour regarder les choses telles qu'elles sont. La fin est par ailleurs très difficile pour la jeune femme, forcée de faire un choix qui révèle sa grandeur d'âme. Une évolution douloureuse donc, mais qui ne fait que redorer son courage. De son côté, Bones ne subit pas une telle métamorphose, mais il apprend à révéler ce qu'il est au plus profond de son être. S'il apparaît froid et cruel au début, il cache néanmoins une sensibilité toute humaine. Les personnages secondaires ne sont pas laissés pour compte, et j'aimerais porter une mention d'honneur à Timmie, voisin de palier de Cat, étudiant comme elle. Ce personnage, si on le rencontre peu, m'a néanmoins sacrément touchée. Maladroit au possible (ça me rappelle quelqu'un...) et d'une timidité maladive, Tim n'en a pas moins un coeur d'or. Je lui dois également un fou-rire incontrôlable, déclenché par la scène du café qui lui sort par le nez, mémorable ! Jeaniene Frost soigne donc ses êtres de papier, imparfaits mais touchants, qui prennent brusquement vie sous sa plume. Et comme vous vous en doutez, la collision des deux protagonistes ne peut que faire des étincelles. Et quel plaisir de les voir se tourner autour ! Frost parsème son récit d'une touche d'humour particulièrement efficace et crée des scènes et des dialogues plus que cocasses. Le ton de la tueuse que Bones s'acharne à surnommer « chaton » est cru et direct, plein de sarcasmes. Entre la tueuse et le vampire, les sous-entendus et les provocations fusent, les railleries et les insultes se révèlent à chaque fois plus pimentées. Je me suis vraiment fendu la poire à de nombreuses reprises, ce qui ne m'était pas arrivé depuis belle lurette ! Mais l'humour n'amoindrit pas la vivacité intellectuelle de l'auteur, et j'ai trouvé par exemple sa version des origines des vampires très intéressante. Tout d'abord, Bones demande à Cat la version qu'elle souhaite, entre évolutionnisme et créationnisme. En bonne croyante, la rousse choisit la version créationniste, selon laquelle les vampires sont issus du premier meurtre, celui d'Abel par son frère Caïn, alors marqué et damné par Dieu à sucer le sang de ses congénères, celui qu'il a versé. Une vision certes biblique (et qui a déjà été évoquée par d'autres auteurs) mais non pas moins intéressante du mythe du vampire. Qui a dit que la bit-lit était débile ?

Jeaniene Frost signe ainsi un premier tome aussi réussi que prometteur pour la suite. Le cocktail action-romance est explosif, et l'alchimie est immédiate.

Au bord de la tombe (Chasseuse de la nuit, tome 1), Jeaniene Frost, Milady, 512 pages.

11 commentaires:

  1. Une vision certes biblique (et qui a déjà été évoquée par d'autres auteurs) mais non pas moins intéressante du mythe du vampire.

    >>> Yep, ce n'est pas la première fois que je rencontre cette explication. Bon, sinon, ton billet est diablement appétissant (pour ma PaL s'entend ^^) Le duo maître/apprentie a souvent été évoqué en bit-lit, pour cette raison aussi que je n'étais pas spécialement emballée, mais ma foi, je vais te faire confiance et donner une chance à ce tome 1 :-)

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    1. Exact mais je ne me souviens malheureusement plus où j'ai lu cette explication la première fois... Ah, ma mémoire me joue des tours !
      Waouh, je suis ravie que ma chronique t'ait donnée envie de le tenter, j'espère qu'il te plaira, car j'ai un peu la pression du coup, héhé. Un grand merci en tout cas ! :)

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    2. Si je me souviens bien, elle est aussi évoquée dans le cycle de Stéphane Tamaillon, "Krine" aux éditions Gründ, où il s'inspire aussi du mythe de Dracula (normal, vu que cela se passe à l'époque victorienne ^^) Par contre, pour les autres références, ma mémoire flanche aussi :-)
      Je te dirai mon avis quand je le lirai ;-)

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  2. J'ai lu ce premier tome, mais pas la suite, qui promet un chapitre 32 explosif apparemment. Tu me diras..

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    1. Le chapitre 32 ? C'est précis, dis donc ! Je suis très curieuse maintenant, et ça me motive encore plus pour m'y remettre. Je te tiendrai au jus, en effet ! Tu n'as pas accroché au premier tome ou c'est par manque de temps que tu n'as pas continué ?

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  3. Haha le fameux chapitre 32 du second tome ;-)

    J'ai d'ailleurs stoppé la série après le tome 2, j'avais bien aimé le 1, surtout les personnages de Cat & Bones mais finalement je me suis aperçue que je n'accrochais pas tant que ça, sans parler de la traduction (je l'ai lu en français) que j'ai trouvé épouvantable ( mais déformation professionnelle, j'ai un master d'anglais ^^).

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    1. Eh beh, quel suspense maintenant pour ce mystérieux chapitre, ouh là là !
      Mince en revanche pour ton arrêt prématuré, j'espère que ça ne me fera pas le même coup...

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  4. Une série à noter alors?!
    Enfin si on veut de la bit-lit :-)

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    1. Pour un premier tome, c'est à découvrir, en effet, mais c'est sûr que c'est purement dans la veine (sans vouloir faire de jeu de mots) bit-lit ! Après, le reste de la série ne semble pas suivre en qualité selon les avis des autres lecteurs... J'ai donc hâte de m'y mettre pour me faire mon opinion ! :)

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  5. Premier livre de bit-lit que j'ai lu (excepté Twilight mais bon pas vraiment de la bit-lit pour moi) et ce livre m'a vraiment marquée. J'ai réellement adoré et les quelques autres bit lit que j'ai pu essayer m'ont paru bien fades à côté (mais Rebecca Kean m'attend sagement dans ma PAL et j'ose espérer qu'il sera à la hauteur !). Je trouve que TOUT fonctionne dans ce tome. Les suites sont plus ou moins à la hauteur mais perso c'est toujours un bonheur de me replonger dans l'univers qu'elle a construit. Ses spin-off valent aussi le coup !

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    1. Ah, je suis contente de voir un autre avis aussi positif ! Pour ma part, j'accroche vraiment à cette série, et je suis d'accord avec toi, pour l'avoir lue après d'autres séries de bit-lit, notamment Jaz Parks, qui m'ont semblé bien tristounettes, celui-ci m'a fait l'effet d'un électrochoc ! C'est direct, c'est viscéral et ça prend aux tripes ! C'est bon à savoir pour les spin-off, aussi, je m'y intéresserai quand j'aurai avancé la série et que je n'aurai rien à me mettre sous la dent. :)

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