dimanche 26 mai 2013

Un dimanche avec Edgar Poe #5


La Providence est de notre côté, car voici notre cinquième dimanche avec Edgar Poe ! Sonnons les cloches pour cette heureuse suite d'évènements !

Toutefois, le bonheur est de courte durée pour le personnage de notre nouvelle d'aujourd'hui, Une descente dans le Maelstrom. Comme dans la nouvelle précédente, Manuscrit trouvé dans une bouteille, Edgar Poe s'intéresse aux mystères, à la puissance et aux dangers de l'océan et de ses caprices. Ici, notre narrateur sans nom arpente ainsi les côtes de Norvège, guidé par un vieil homme dans les sinuosités de ses falaises à pic, bordant une mer noire et bien peu amicale. Arrivé au sommet de la montagne Helseggen, le narrateur se trouve soudain saisi d'un vertige irrépressible et se sent gagné par la nervosité face au paysage lugubre qui s'offre à lui.
Je regardai vertigineusement, et je vis une vaste étendue de mer, dont la couleur d'encre me rappela tout d'abord le tableau du géographe Nubien et sa Mer des Ténèbres. C'était un panorama plus effroyablement désolé qu'il n'est donné à une imagination humaine de la concevoir. A droite et à gauche, aussi loin que l’œil pouvait atteindre, s'allongeaient, comme les remparts du monde, les lignes d'une falaise horriblement noire et surplombante, dont le caractère sombre était puissamment renforcé par le ressac qui montait jusque sur sa crête blanche et lugubre, hurlant et mugissant éternellement.
Et ce malaise s'accroît bientôt lorsque le narrateur assiste à un changement aussi étourdissant qu'inattendu ; un vortex d'une circonférence et d'une profondeur effarantes vient en effet déchirer la mer en deux et aspirer tous les éléments qui ont le malheur de se situer à proximité. Sa puissance d'attraction unique stupéfait notre narrateur, qui n'a de mots pour décrire ce spectacle hallucinant.
Le bord du tourbillon était marqué par une large ceinture d'écume lumineuse ; mais pas une parcelle ne glissait dans la gueule du terrible entonnoir, dont l’intérieur, aussi loin que l’œil pouvait y plonger, était fait d'un mur liquide, poli, brillant et d'un noir de jais […], tournant sur lui-même sous l'influence d'un mouvement étourdissant et projetant dans les airs une voix effrayante, moitié cri, moitié rugissement, telle que la puissante cataracte du Niagara elle-même, dans ses convulsions, n'en a jamais envoyé de pareille vers le ciel.
C'est alors que le guide du narrateur, le vieil homme, conte son histoire. Celui-ci raconte comment il avait l'habitude de pêcher dans les alentours avec ses deux frères, et chronométrait les accalmies du vortex afin de pouvoir rejoindre la terre à la fin de la journée. Mais, lors d'un jour de pêche radieux, le vieil homme se retrouve soudain pris au piège des vagues et d'un déferlement d'une rare violence. Tandis que le ciel s'assombrit et que la houle vient fouetter le bateau avec une force à chaque fois décuplée, le vieil homme se rend compte que le courant les pousse inéluctablement vers le Maelstrom, mortel entonnoir qui se forme lentement au cœur de la mer, dessinant son abysse infernale. Comment échapper à ce que l'on ne peut éviter ? Comment lutter contre ce qui nous dépasse ? L'inévitable se produit en effet, et le bateau, ne pouvant résister à l'attraction de l'effroyable vortex, est capturé dans l'entonnoir diabolique et commence lentement sa chute circulaire à l'intérieur du sombre gouffre.

Dans cette nouvelle, Poe ne dérive pas de sa trajectoire maritime et continue à étudier les phénomènes naturels extraordinaires. Face à la toute-puissance de la nature, la petitesse et l'impuissance de l'homme sont mises en relief, car aucun marin n'est apte à lutter contre le Maelstrom, qui engloutit tout ce qui se trouve dans son rayon d'attraction. A l'instar de la nouvelle précédente, le lecteur assiste ainsi à la terreur et l'agonie croissantes du personnage avec un sentiment d'horreur mêlé d'un intérêt soutenu. Car le vieil homme avoue en effet qu'une fois saisi dans le vortex, il éprouve une irrésistible curiosité sur la nature et le secret de ce gouffre d'eau et de ce qu'il peut bien y avoir au fond. Ce dernier, enveloppé de brouillard et surmonté d'un drôle d'arc-en-ciel que l'on ne s'attend guère à admirer au sein d'un décor aussi funeste et sépulcral, est en effet baigné de mystère. Est-ce là la preuve d'un désir de mort ? Il semble plutôt qu'il y ait là également quelque chose qui, non seulement échappe à l'entendement humain, mais doit absolument rester enfoui, à l'image de cette chose inatteignable au fond du tunnel de la nouvelle précédente. En effet, si le vieil homme ne perce pas l'énigme du Maelstrom, il en garde néanmoins la vie sauve, contrairement à son frère qui sombre au fond de l'abîme. La mort est-elle ainsi l'unique moyen d'accéder à la Vérité ? A la suite de cette expérience aussi incroyable que traumatisante, le vieil homme en sort transformé à jamais. Lui qui resplendissait de jeunesse se métamorphose en vieillard, ses cheveux perdent leur teinte noire de jais contre une blancheur immaculée.
Ainsi, Edgar Poe nous fait vivre une aventure étonnante et captivante, où tension et désir s'imbriquent de façon inextricable et nous conduisent, haletants, jusqu'à la résolution. Par ailleurs, cette histoire paraît si extraordinaire qu'elle n'est pas exempte de doute ni d'invraisemblance ; les marins de Norvège choisissent en effet de l'interpréter comme une fable. Car Edgar Poe tisse dans ses Histoires extraordinaires des légendes dignes des plus grandes.

Œuvres en prose, Edgar Allan Poe, Bibliothèque de la Pléiade, 1165 pages.

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