dimanche 19 mai 2013

Un dimanche avec Edgar Poe #4


Approchez, approchez, pour un troisième dimanche consécutif et un quatrième rendez-vous (ô miracle !) autour du Maître et d'une histoire dont on ressort transi et trempé.

Je vous propose en effet de plonger dans une atmosphère tempétueuse et infernale à bord d'un étrange navire tenant le premier rôle de la nouvelle non moins inquiétante Manuscrit trouvé dans une bouteille. L'histoire est narrée comme souvent par un narrateur sans nom, et qui prend soin de mettre en lumière sa rigueur analytique et rationnelle dans le préambule. Il s'exprime ainsi en ces termes : « On m'a souvent reproché l'aridité de mon génie ; un manque d'imagination m'a été imputé comme un crime, et le pyrrhonisme de mes opinions a fait de moi, en tout temps, un homme fameux. » N'y décernerait-on point ici un autoportrait en filigrane de monsieur l'auteur ? Car la nouvelle renoue avec le jeu préféré de Poe, à savoir, perdre son personnage raisonné au sein d'un tourbillon qui ne peut être expliqué par la logique.
Au commencement, notre narrateur embarque à bord d'un navire sur l'île de Java dans un objectif purement vacancier. Et pourtant, dès les premiers instants, un inexplicable et funèbre pressentiment le « hante ». Il fait part de son anxiété au capitaine, mais celui-ci l'ignore et le bateau largue les amarres. Ne pouvant trouver le sommeil une fois la nuit tombée, le narrateur sort de sa cabine pour rejoindre le pont, mais voici qu'une tempête terrible frappe soudainement le bateau. Seul un autre passager survit au drame, et tous deux vont s'accrocher au mât, impuissants face au déchainement de l'océan et du vent qui ne cesse un seul instant. Le navire continue lui de filer sur la mer, toujours aussi fortement malmené par les vagues, tandis que le narrateur se résigne à sa mort certaine. Vient ensuite le moment tant redouté, lorsque le bateau se hisse au bord d'un gouffre d'eau, prêt à sombrer Mais horreur, les deux personnages aperçoivent alors une lumière rouge d'une aura irréelle en provenance d'un navire gigantesque situé lui aussi sur la brèche d'eau. Tandis que leur bâtiment plonge inéluctablement, le narrateur se trouve propulsé sur ce curieux navire. S'il décide au départ de se cacher, il se rend bien vite compte qu'aucun membre de l'équipage ne fait attention à lui ni même ne semble le remarquer, tant ces marins semblent vieux, faibles et absorbés dans leurs pensées. Et cet étrange navire anonyme continue de voguer vers une destination inconnue, au cœur d'un enfer d'eau, de ténèbres et de vents.

Amateurs de récits marins ou de pirates, vous serez happés par cette nouvelle dès les premières lignes. Si le lecteur moderne peut y déceler l'ombre du Black Pearl, il est certain que la légende du Hollandais volant et autres vaisseaux fantômes plane au-dessus de la plume de l'auteur. En effet, avec cette nouvelle, Poe esquisse une histoire à l'angoisse croissante et diablement communicative. Grâce à des descriptions aussi réalistes que terrifiantes et nourries d'un style aussi magnifique que lugubre, l'auteur nous invite à un voyage fantasmagorique et énigmatique qui ne laissera point son lecteur insensible. Tout commence avec une atmosphère moite et anormalement calme, puis un simple nuage à l'apparence inoffensive se loge dans le ciel et se propage sur tout l'horizon, provoquant la fureur de la mer qui ne laisse quant à elle aucun répit au bateau, frappé de tous côtés et bientôt plongé dans une obscurité surnaturelle.
Nous fûmes dès lors ensevelis dans des ténèbres de poix, si bien que nous n'aurions pas vu un objet à vingt pas du navire. Nous fûmes enveloppés d'une nuit éternelle que ne tempérait même pas l'éclat phosphorique de la mer auquel nous étions accoutumés sous les tropiques.
Et ce voyage aussi mystérieux qu'infernal va crescendo sur l'étrange navire où le narrateur est par la suite embarqué de force, brinquebalé par des vagues terriblement menaçantes mais filant toujours droit vers un point qui pourrait bien s'avérer celui de non-retour.
Nous sommes condamnés, sans doute, à côtoyer éternellement le bord de l'éternité, sans jamais faire notre plongeon définitif dans le gouffre. Nous glissons avec la prestesse de l’hirondelle de mer sur des vagues mille fois plus effrayantes qu'aucune de celles que j'ai jamais vues ; et des ondes colossales élèvent leurs têtes au-dessus de nous comme des démons de l'abîme […].
Autant le navire que le voyage dépassent en effet l'entendement du narrateur, dont l'analyse et la rationalité son mis ici à rude épreuve. Car une fois son sinistre pressentiment réalisé, il est habité par la certitude que quelque chose se trouve au bout de l'épouvantable tunnel, mais que le découvrir s'accompagnerait forcément de la mort, comme l'ultime transgression d'un secret qui doit rester inviolé à tout jamais. Si le narrateur a la sensation qu'il est sur le point de découvrir quelque chose d'incroyable et qu'aucun homme n'a jamais pu contempler, la narration s'arrête cependant de façon très abrupte et inattendue à la fin de la nouvelle, laissant justement le lecteur sur sa fin. Une fin encore plus nébuleuse et insondable car non résolue, et qui immisce chez le lecteur un sentiment de malaise et de doute, tout autant qu'une curiosité suprême. Qu'a donc vu le narrateur ? Quelle est cette chose vers laquelle le navire semblait aimanté à travers les eaux diaboliques ? Autant de questions qui sont volontairement – et cruellement – laissées en suspens et qui hantent le lecteur après le point final, effroyable.

Œuvres en prose, Edgar Allan Poe, Bibliothèque de la Pléiade, 1165 pages.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire