dimanche 12 mai 2013

Un dimanche avec Edgar Poe #3


Pour ce troisième rendez-vous avec monsieur Poe, je vous propose un étonnant et ambitieux voyage vers l'infini plus grand et des contrées jusque-là inexplorées lors de la publication du récit.

Dans la nouvelle, encore une fois assez longue, intitulée Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall, Edgar Poe nous transporte dans la ville de Rotterdam, où la foule est réunie pour un évènement dont la nature échappe au narrateur et qui n'a, de fait, ici aucune importance. Tandis que les habitants attendent rassemblés autour de la place, un drôle d'objet volant non identifié pointe soudain dans le ciel. Stupéfaite, la foule assiste à la descente d'un étrange ballon avec à son bord un encore plus curieux petit homme qui, une fois près du sol, jette une lettre par-dessus la nacelle et s'empresse de remonter dans le firmament. La lettre est adressée au bourgmestre de Rotterdam, et celui-ci, abasourdi, s'empresse de lire le papier. Commence alors la narration de l'aventure sans pareille du dénommé Hans Pfaall. Celui-ci raconte qu'il a volontairement disparu de la ville il y a cinq ans de cela, afin d'échapper aux dettes qui incombaient à son ménage. Alors qu'il songe au suicide comme ultime solution face au gouffre, il tombe un jour dans l'échoppe d'un bouquiniste sur un livre d'astronomie. Et de là, naît un projet certes un peu fou, mais scientifiquement plausible et vraisemblable : Hans Pfaall décide de construire le ballon le plus élaboré des temps modernes, en se nourrissant de plusieurs découvertes récentes pour perfectionner son engin. Ceci dans le but audacieux d'atteindre... la lune.
Bien avant Neil Armstrong, Hergé ou encore Jules Verne et ses Voyages extraordinaires, Edgar Poe se pose ici en astronaute précurseur et montre la voie à ces grands hommes en imaginant un voyage crédible hors de l'atmosphère terrestre et vers notre satellite. Le tour de force de la nouvelle consiste en effet dans la vraisemblance, notamment scientifique, de l'expérience et des outils de Hans Pfaall. Pour le lecteur novice aux sciences de la physique et de l'astronomie, les calculs et présupposés effectués par Hans semblent tout à fait fiables, car ils sont extrêmement complexes. L'auteur démontre ainsi autant son étonnant savoir que son imagination sans limites. Je ne peux guère juger du degré de justesse des calculs de Poe en son temps (car de nos jours, nous savons pertinemment qu'un voyage spatial en ballon risque fortement de finir en aller simple), mais l'impression qui en découle est sidérante de vérité. Le projet au départ abracadabrant de Hans semble finalement totalement plausible et applicable dans la réalité, tant la précision de l'auteur est accrue et ne laisse jamais place à la facilité, aucun détail technique n'étant laissé de côté. Cependant, en raison des longues descriptions et hypothèses scientifiques qui accompagnent le récit et le densifient, j'ai mis un certain temps à entrer dans le cœur de cette nouvelle, d'autant que ces données scientifiques me dépassaient amplement. Toutefois, la science n'évince guère la poésie, qui magnifie cet incroyable voyage spatial. Je ne résiste pas à l'envie d'en partager un fragment, qui fait en outre écho à l'imaginaire de l'époque sur la représentation des possibles paysages lunaires :
Ma pensée s'ébattait dans les étranges et chimériques régions de la lune. Mon imagination, se sentant une bonne fois délivrée de toute entrave, errait à son gré parmi les merveilles multiformes d'une planète ténébreuse et changeante. Tantôt c'étaient des forêts chenues et vénérables, des précipices rocailleux et des cascades retentissantes s'écroulant dans des gouffres sans fond. Tantôt j'arrivais tout à coup dans de calmes solitudes inondées d'un soleil de midi, où ne s'introduisait jamais aucun vent du ciel, et où s'étalaient à perte de vue de vastes prairies de pavots et de longues fleurs élancées semblables à des lis, toutes silencieuse et immobiles pour l'éternité. Puis je voyageais longtemps, et je pénétrais dans une contrée qui n'était tout entière qu'un lac ténébreux et vague, avec une frontière de nuages. Mais ces images n'étaient pas les seules qui prissent possession de mon cerveau. Parfois, des horreurs d'une nature plus noire, plus effrayante, s'introduisaient dans mon esprit, et ébranlaient les dernières profondeurs de mon âme par la simple hypothèse de leur possibilité.
Peut-être que le véritable visage de la lune aurait horrifié notre auteur par sa stérilité... Du reste, il est fascinant de se mettre à la place des contemporains et comprendre leur position face à ce qui leur était alors inconnu et la possibilité d'une multitude de conjectures. A la fin de la nouvelle que je vous laisse découvrir, Poe livre sa vision du paysage et de la vie sur la lune, une vision qui étonnerait plus d'un lecteur aujourd'hui, mais qui a certainement encore davantage dérouté le lectorat de l'époque. C'est donc ici un autre Edgar Poe qui s'offre à nous, un Poe scientifique et résolument moderne. L'auteur semble en outre fasciné par le moyen de transport du ballon, déjà étudié avec soin dans la nouvelle précédente, Le Canard au ballon. Et, si dans la réalité, le ballon ne s'est pas imposé comme engin spatial par excellence et a été détrôné par la plus perfectionnée fusée, Poe n'en reste pas moins dans cette nouvelle un incroyable visionnaire.

Œuvres en prose, Edgar Allan Poe, Bibliothèque de la Pléiade, 1165 pages.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire