dimanche 5 mai 2013

Un dimanche avec Edgar Poe #2

Avant de me lancer dans une chronique frénétique, je tiens à m'agenouiller et joindre les mains pour vous prier de pardonner mon manque d'activité ces derniers dimanches, car j'ai été une bien vilaine blogueuse ! Pour plaider ma cause, j'accuse un travail universitaire démesuré. Heureusement, le gros du labeur est passé, espérons que ce doux répit puisse s'éterniser ! Toutefois, pour combler notre retard, je vous promets un nouveau rendez-vous dès la semaine prochaine ! Revenons maintenant à nos corbeaux.


Pour ce deuxième dimanche avec monsieur Poe (renouvellement de mes plus plates excuses, agenouillement, mains jointes, et cætera), continuons notre exploration des Histoires extraordinaires, ou l'art d'embrumer un pauvre lecteur tentant vainement de raisonner avec logique et sens au sein d'un récit dont la clef lui échappe... jusqu'à la fin.

Aujourd'hui, notre nouvelle s'intitule Le Scarabée d'or – très beau titre, soit dit en passant, mais avec lequel l'auteur essaie de nous égarer gentiment. Mais n'est-ce pas délicieux de se laisser surprendre par le Maître ?
Dans cette nouvelle assez longue, notre narrateur, installé en Caroline du Sud, dresse le portrait d'un ami qu'il a rencontré sur une petite île adjacente. Cet ami, William Legrand, nous apprend-il, a quitté sa ville natale de la Nouvelle-Orléans à la suite d'une mauvaise fortune qui entraîna la perte de tous ses biens. Un jour d'un froid inaccoutumé pour la région, le narrateur se rend chez son ami, absent lors de son arrivée, et se love près du feu en attendant son retour. Lorsque Legrand rentre, il se trouve dans un état d'exaltation intense, ceci en raison d'une étrange découverte : un scarabée doré avec de petites taches noires. Jamais il n'a vu un insecte semblable et l'esclave de Legrand, Jupiter, déclare même qu'il est véritablement en or. Ayant confié le scarabée à un tiers pour la nuit, Legrand s'empresse d'en faire le croquis au narrateur sur un vieux papier oublié dans sa poche. Mais lorsque le narrateur regarde le crayonné, il n'y voit qu'un crâne humain. Interloqué, Legrand voit là une mascarade de son ami et reprend le dessin. Mais en y regardant de plus près, il se fige et pâlit. Muré dans un curieux silence, il semble en proie à un trouble intérieur considérable. Le narrateur prend ainsi congé de son ami visiblement tourmenté, et un mois s'écoule sans qu'il ne lui rende visite. Puis, un jour, Jupiter vient frapper à la porte du narrateur avec une étrange lettre de son maître le sommant de l'aider dans une mystérieuse besogne. Les voilà partis tous les trois avec le fameux scarabée d'or sur un sentier lugubre, et bientôt plantés devant un arbre immense, Legrand plus enthousiaste que jamais, ses yeux luisant d'un éclat de folie. Peu à peu, le narrateur comprend que son ami serait appâté par l'hypothèse d'un trésor enfoui sur l'île...
Comme son titre ne l'indique pas, cette nouvelle ne tourne pas uniquement autour d'un étrange scarabée doré. Si l'animal propage une aura de mystère et lance Legrand sur la piste d'un trésor caché, il n'en est cependant point la clef, même s'il y conduit. Encore une fois, Poe se joue de notre crédulité et de notre esprit – bien faible, avouons-le – pour nous faire tourner en rond jusqu'à la résolution finale livrée par Legrand. A-t-il sombré dans la folie ou bien a-t-il au contraire triomphé de la raison ? Le narrateur peine à y croire jusqu'à la fin, et nous aussi, car les hommes se sont souvent perdus dans des chimères inatteignables. Et quoi de plus chimérique qu'un trésor de pirates, enseveli des siècles plus tôt ? Si le récit se développe avec une certaine lenteur, teinté de la langueur d'un Sud américain moite et sauvage, l'explication finale de Legrand remet en ordre toutes les pièces dispersées au long du texte, et qui forme à la fin un puzzle logique et évident – une fois que la réponse nous est apparue, bien entendu. Ici quelque peu naturaliste, Poe démontre une nouvelle fois sa culture scientifique ainsi que sa logique aiguisée et son talent de décodeur d'indices, pour mieux désamorcer la simplicité enfantine de l'affaire et face à laquelle nous restons pantois à la fin. C'est une histoire qui connaît une fin joyeuse, bien qu'elle s'achève sur une note légèrement macabre – mais c'est tout naturel, n'est-ce pas ? – et qui relance le mystère, à jamais irrésolu. Car, si chaque récit a une fin, chaque fin de récit en ouvre potentiellement un autre. Telle est la magie de la fiction, et Poe n'est-il pas un magicien ?

Œuvres en prose, Edgar Allan Poe, Bibliothèque de la Pléiade, 1165 pages.

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