lundi 29 avril 2013

Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll


Aux côtés de sa grande sœur qui lit un livre terriblement ennuyeux – car sans images – dans le jardin familial, la petite Alice, désœuvrée, laisse le sommeil embrumer lentement son esprit, lorsque tout à coup, un lapin blanc habillé d'un veston et lorgnant sur une montre à gousset surgit dans son champ de vision et détale aussitôt. Piquée de curiosité, Alice se plante sur ses deux jambes et se lance à la poursuite du mystérieux Lapin Blanc et son infatigable course contre la montre. Mais les problèmes commencent sérieusement lorsqu'elle s'engouffre dans le terrier, et chute avec une incroyable lenteur vers les tréfonds d'un monde étrange où tout n'est qu'illogisme et absurdité. C'est au fond du terrier, dans cette pièce aux multiples portes, que commencent les aventures d'Alice au pays des merveilles.

L'histoire est plus que célèbre, elle fait entièrement partie de notre imaginaire collectif et a nourri autant de rêves que d'études universitaires et psychanalytiques. Les commentaires ne cessent en effet de fleurir sur cet étrange morceau de littérature, très controversé car à la fois complexe et ambigu. Je fais bien sûr référence à la nature douteuse – et donc sulfureuse – des relations entre monsieur l'auteur et la fillette qui a été sa source d'inspiration : Alice Liddell. Le mystère restera peut-être toujours opaque. Et peut-être que cela vaut mieux, le plaisir de lecture en reste intact. Cette lecture n'a donc pas été une découverte, car j'avais déjà lu Alice au pays des merveilles suivi de La Traversée du miroir l'été dernier dans la langue originale, mais cela a été un délicieux plaisir de relire le premier tome.

Qui ignore encore l'intrigue d'Alice au pays des merveilles, cette petite tête blonde et têtue qui chasse un Lapin Blanc vêtu tel un dandy, et tombe dans son terrier ? Dès la première page, Lewis Carroll nous invite nous aussi à poursuivre le Lapin Blanc et à entrer dans une fiction où tout est remis en question. Au pays des merveilles, rien ne fait plus sens, car le non-sens (nonsense) règne en maître et inverse tout ce que la petite a connu. Alice en oublie tout d'abord ses connaissances de bonne petite fille victorienne : les paroles des comptines se mélangent, la géographie se brouille dans son cerveau, et elle pense débarquer dans ce qu'elle appelle les « Antipattes », autrement dit, les Antipodes, là où les gens marchent sur la tête. Elle n'a pas tout à fait tort, car les personnages du pays des merveilles sont tous plus toqués les uns que les autres, mais le plus fort est qu'ils ne sont guère dépourvus de logique dans leur insanité. Ainsi, le chat du Cheshire lui assure être fou, et son argument est imparable ; à l'inverse du chien qui agite la queue de contentement et grogne de colère, le chat agite la queue de colère et grogne de contentement. Le chat annonce donc la couleur : ici, tous les personnages sont fous car ils échappent à la logique d'en haut. Si l'absurdité rime avec une certaine logique, celle-ci est néanmoins détraquée et déroutante car contraire à nos conventions. Justement, au contact de ce pays bizarre et inversé, Alice perd également son bon sens, ne sachant plus si ce sont les chats qui mangent les chauve-souris ou les chauve-souris qui mangent les chats... Mais par-dessus tout, elle ne parvient plus à maîtriser le langage – ce que la traduction peine parfois à retranscrire, les brillants jeux de mots de l'auteur perdant de leur saveur dans la version française, comme le montre le fameux « Curiouser and curiouser » qui devient ici « De plus-t-en plus curieux ». Enfin, dans un univers qui fait chanceler tout équilibre et hiérarchie, Alice se trouve dénudée de ses codes sociaux, incomprise des autres personnages qui ne les partagent pas et les remettent en cause, faisant d'Alice l'intruse et l'étrangère. Ainsi, lorsqu'elle tente d'être polie et pose des questions aux personnages, ceux-ci lui répondent soit à côté (quand on daigne lui répondre), soit la traitent de sotte. Ce qui a le don d'exaspérer la fillette qui tente désespérément de se faire comprendre, mais en vain. Alice se heurte inexorablement à sa propre incapacité à communiquer et à obtenir des réponses dans un monde étranger au sien, où bon sens et bonnes manières ne signifient plus rien.
Chez Lewis Carroll, le merveilleux se révèle ainsi plus inquiétant et ambigu qu'édulcoré et attirant. Alice rencontre des figures d'une étonnante violence et des situations particulièrement périlleuses, qui atteignent leur paroxysme à la fin avec la célèbre Reine de Cœur et sa manie de couper les têtes. Avec cet ovni de littérature, Lewis Carroll livre une pièce maîtresse car, sous couvert d'écrire de la littérature enfantine, il questionne implicitement la fiction dans sa globalité et sa toute-puissance à la fois en la dénonçant et en la déconstruisant. Ainsi, à la fin de ses aventures, Alice rétorque aux personnages : « Vous n'êtes qu'un jeu de cartes ». Puis la fiction s'arrête, et Alice revient à la réalité...

Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll, Folio classique, 192 pages, septembre 2005.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire