mardi 5 février 2013

Mémoires de Géronimo, S. M. Barrett


Légende impérissable d'une communauté sacrifiée, Géronimo – de son vrai nom Go Khla Yeh – est l'un des plus grands guerriers apaches de l'histoire de l'Amérique du Nord. Né dans la tribu Bendonkohe, il grandit parmi les siens en Arizona. Mais lorsqu'une troupe de Mexicains saccage et détruit leur camp, l'harmonie de la communauté est perdue à jamais. Dans ce drame, Géronimo perd tous les êtres qui lui sont chers : sa mère, son épouse et ses trois enfants. Et dès lors, il nourrit une haine intarissable à l'encontre des Mexicains et organise régulièrement des raids afin de venger sa famille assassinée. A de nombreuses reprises, le guerrier prend ainsi le sentier de la guerre ; il en revient parfois victorieux, parfois vaincu. Mais sa hargne reste vivace. Puis, les visages pâles arrivent. Eux aussi causent du tort aux Indiens et les chassent hors de leur territoire. Tandis que, forcés de se parquer dans des réserves, le nombre des Apaches diminue de plus en plus, Géronimo et ses frères tentent de faire face à ces deux puissants ennemis afin de concrétiser leur seule aspiration : regagner leur terre natale.

La célèbre figure de Géronimo, guerrier rebelle apache au visage dur et raviné, est connue de tous. Pourtant, le détail de sa vie ne l'est pas. Plonger dans les souvenirs du vieil homme qui se confia – non sans une once de méfiance naturelle – à S. M. Barrett au début du XXe siècle et peu avant sa mort s'avère ainsi une expérience fascinante. Lorsqu'il accepte de raconter le récit extraordinaire de sa vie à cet inspecteur général de l'éducation, Géronimo est prisonnier de guerre à Fort Sill, loin de son Arizona natal. Et, par ses simples mots, le guerrier fait renaître une civilisation entière, avec ses coutumes, son passé et sa bien triste destinée.

En traitant du génocide apache, Géronimo nous invite à découvrir l'histoire de la naissance des États-Unis sous un jour moins rayonnant que celui projeté par les spots des films hollywoodiens, dans lesquels les Indiens ne sont que des sauvages violents et belliqueux. Pour autant, le récit de l'Apache n'est pas manichéen : il dépeint des Indiens qui n'hésitent effectivement pas à tuer et à piller leurs ennemis pour survivre, mais également des blancs assassins et traîtres. Chaque peuple a donc ses torts, et le destin tragique du sien enjoint le guerrier à narrer son combat contre les Américains et les Mexicains, afin que leur mémoire collective ne se perde jamais. Géronimo décrit ainsi des Américains vils et opportunistes, à l'image des capitaines Crook et Miles, qui traquent des tribus d'Indiens exténués à travers les montagnes et par-delà la frontière pour les repousser toujours plus loin. S'ils leur promettent à l'origine une terre où ils pourraient vivre avec leur famille, les capitaines blancs multiplient les trahisons et rompent systématiquement les traités conclus avec les Apaches. A juste titre, Géronimo se sent victime d'innombrables injustices et, par conséquent, décide de ne plus faire confiance aux visages pâles. Le guerrier s'adapte pourtant à cette nouvelle civilisation, révélant ainsi son intelligence : converti au christianisme, il comprend assez bien le système capitaliste et demande même à être rémunéré pour ses mémoires. Les Indiens sont-il alors les barbares sans âme ni conscience représentés dans les films ? Cette doxa vacille ici dangereusement. Leur mode de vie est, certes, rustre et la violence est souvent un recours nécessaire dans leur quotidien, mais ils sont tout aussi capables de pacifisme. Déporté à Fort Sill, Géronimo ne demande qu'une chose : fouler une nouvelle fois sa terre natale d'Arizona, si chère à son cœur, et pouvoir vivre auprès de sa famille. Car la terre est, aux yeux des Indiens, sacrée : c'est leur source de vie et loin d'elle, ils dépérissent. Les mots de Géronimo sont donc poignants, car, outre sa franchise rafraîchissante, il use d'un verbe très poétique. Une sorte de candeur émouvante caractérise sa vision du monde, que la civilisation « moderne » américaine n'a pas réussi à altérer. Ses dernières paroles sont emplies d'espoir, et, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, le guerrier ne fait preuve d'aucune animosité envers les blancs. Seul lui importe son retour en Arizona.
Les Mémoires de Géronimo représentent ainsi un document historique exceptionnel, qui pondère et harmonise l'histoire des États-Unis, bâtis sur la violence et le sang. C'est aussi l'un des rares témoignages apaches, ce qui en fait une source ethnologique précieuse. Avec une poésie naturelle, le guerrier décrit la religion et les origines du monde apaches, les relations et rangs des membres de la communauté ainsi que le rôle de la nature, essentiel et central dans la culture indienne. A travers le récit de son enfance et des différentes tribus, Géronimo dépeint tout un entrelacs de traditions et de lois forgeant un mode de vie unique, aujourd'hui menacé. Heureusement, le récit de Géronimo n'est pas tombé dans les abymes de l'oubli et, gravée à jamais dans l'esprit de ses lecteurs, sa voix continue de résonner.

Mémoires de Géronimo, recueillies par S. M. Barrett, La Découverte, 174 pages, novembre 2001.

1 commentaire:

  1. Bravo pour ce choix!
    Il est important de remettre l'histoire dans ses clous....
    Mon arrière grand-mère était apache....et comme Pocahontas (la vraie!) elle est venue vivre en Europe - en France - et comme elle, est morte jeune.... Mais la lignée était née.
    Mon fils se prénomme Jérôme,en hommage à Géronimo....

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