vendredi 16 novembre 2012

Une place à prendre, J. K. Rowling


Pagford, petit patelin anglais bien propret, où tous les voisins sont gentils et s'apprécient. Mais ce vernis craque bien vite lorsque Barry Fairbrother, l'altruiste et jovial conseiller paroissial, succombe à une rupture d'anévrisme sur le parking du club de golf. Et soudain, l'atmosphère charmante de la ville laisse place à une ambiance sous haute tension. Toutefois, la vie continue – pour les autres – et le lendemain du tragique accident, tout le monde se passe le mot. Fairbrother est mort ! Une place est à prendre au conseil paroissial. Qui saisira cette opportunité fortuite ? A Pagford, les ambitions gonflent, les vrais visages se dévoilent peu à peu, et la réalité s'avère bien moins reluisante que les apparences : tensions, manœuvres et secrets déchirent les citoyens... Devenue l'échiquier de tactiques et de stratégies fusant de toutes parts, plus machiavéliques les unes que les autres, Pagford n'a plus rien d'une petite bourgade tranquille.

Les fans l'attendaient, le voici : le nouveau J. K. Rowling. Verdict ? Apparemment mitigé dans la presse. Bizarre. Le lectorat peinerait-il à accepter le changement de cap de la grande prêtresse du livre jeunesse ? Car Harry Potter a grandi avec ses lecteurs. J. K. Rowling aussi. Et il est temps pour elle de passer aux choses sérieuses que sont les adultes. Le pari est risqué, car tous les feux sont braqués sur la célèbre mère du monde de Poudlard et sa nouvelle création...

Une place à prendre s'annonce déroutant dès les premières pages. Le roman s'ouvre sur le décès brutal du conseiller paroissial Barry Fairbrother, victime d'un anévrisme et gisant dans sa bile à la fin du premier chapitre. Une fois remis de notre surprise, un monde nouveau s'offre ainsi à nous. Peu reluisant, certes. L'auteur nous entraîne dans ce patelin de Pagford à l'apparence bien sympathique, mais qui cache cependant un véritable nid de vipères prêtes à tout pour prendre la place du conseiller. Dans un premier temps, la nouvelle se répand. Le lecteur s'immisce au cœur des différentes familles de Pagford, où l'on découvre les crises et les rancœurs qui tiraillent chaque clan. Pendant ce temps, l'intrigue se construit patiemment, et les réactions des personnages face au drame varient sensiblement d'une maisonnée à une autre. Ainsi, Howard Mollison, maire officieux de Pagford et épicier obèse ainsi que son épouse Shirley sont ravis de cette reconfiguration inattendue, car ils rêvent de placer leur fils Miles au sein du conseil depuis belle lurette. Howard pense en outre avoir triomphé sur son ennemi de toujours, ayant souvent été en désaccord avec Barry sur l'administration de la ville. Du côté des Price, les pensées ne sont pas plus nobles : Simon, le père colérique et impulsif, y voit une occasion de récolter quelques billets de plus. Pour les Wall, tous deux travaillant au lycée local, elle comme conseillère d'orientation et lui en tant que proviseur adjoint, le drame est aussi déchirant qu'inquiétant pour la suite. Enfin, le docteur Parminder Jawanda est, elle, dévastée : Barry était son ami mais aussi son plus grand soutien dans le projet commun de la ville. Sa mort remet donc tout en question, notamment au sujet épineux de la cité des Champs, bête noire de la plupart des Pagfordiens qui souhaiteraient que la ville concurrente de Yarvil en prenne l'entière responsabilité. Toutefois, Pagford n'est pas qu'un petit monde régis par les adultes. Les adolescents, en plus de gérer les problèmes liés à cet âge ingrat, subissent malgré eux les conséquences de cette redistribution des cartes. Un peu paumé, le fils de Simon Price, Andrew, rêve de tenir tête à son père. Il est aussi sous le charme de la belle Gaia, qui l'obsède et le fascine par sa grâce. En revanche, le raffinement n'est pas le fort de Krystal Weedon, au corps et à la réputation sulfureuse et au langage particulièrement fleuri. Pour Krystal aussi, la mort de Barry est un choc et brise un faible espoir : grâce à lui, l'équipe féminine d'aviron du lycée commençait à se faire un nom. Le corps de Fairbrother n'a donc pas eu le temps de refroidir que s'engagent déjà de violents rapports de force qui vont diviser parents et enfants, maris et femmes, professeurs et élèves, et semer un trouble considérable au sein des foyers.
Dans ce roman qui allie comédie et tragique, J. K. Rowling use d'un humour noir, très noir, et brosse en filigrane un portrait cinglant et satirique de la société anglaise contemporaine, avec ses travers et ses déchéances : sexe, alcool, drogues, convoitise et ambition emportent et perdent les personnages. L'écrivain n'épargne aucune catégorie sociale, et l'envers du décor fait froid dans le dos. Dans ce récit épais et riche de personnages et de rebondissements, l'auteur démasque l'hypocrisie ambiante des individus et révèle leurs instincts les plus sombres. Le roman se met lentement en place, plante le décor sans hâte, et c'est là tout le talent de l'auteur, le lecteur étant absorbé dès les premiers chapitres, malgré le peu de péripéties – au sens fort du terme. Mais les pièces de l'échiquier se mettent petit à petit en place, préparent leurs coups et ne cessent de surprendre le lecteur... Jusqu'à l'apothéose finale.

La première question que l'on peut se poser est donc : suis-je en train de lire l'auteur qui a enchanté mon monde avec Harry Potter ? Difficile en effet de reconnaître ici notre chère Joanne, dont le style s'est radicalement transformé et émancipé depuis le petit sorcier. Elle ne ménage guère son lecteur mais le brutalise volontiers avec un style dur, cru et même vulgaire (oui !) à de fréquentes occasions. Aucun embellissement ne vient édulcorer ce récit brut, et l'on note au contraire un souci important de réalisme, d'authenticité dans l'élaboration des personnages, de leur psychologie et de leur langage.
J. K. Rowling a-t-elle réussi à prendre cette place ? Pari gagné haut la main pour moi. Même la quasi illettrée Krystal lui donnerait un honorable 17/20. Ainsi, qu'importe les médisances, Harry Potter n'était pas qu'un coup de chance. On reconnaît J. K. Rowling à son écriture fluide et d'une grande richesse, servie par une belle traduction, ainsi qu'à son don de captiver le lecteur du premier au dernier chapitre, preuve incontestable d'un talent véritable.

Je remercie PriceMinister de m'avoir donné l'opportunité de découvrir Une place à prendre dans le cadre des Matchs de la Rentrée littéraire 2012.

Une place à prendre, J. K. Rowling, Grasset, 24 euros, septembre 2012.

2 commentaires:

  1. Très belle critique ! Comme quoi, c'était effectivement une bien belle surprise !

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  2. Superbe critique, je vois qu'on en a pensé à peu près la même chose! En effet, cela change radicalement de HP!

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